La nuit, tous les chachats sont gris…

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Un grand bureau vide, trois écrans d’ordinateur, une lampe au néon éblouissante, un poste de téléphone, de grandes baies vitrées surplombant de cinq étage une rue déserte à la nuit tombée, Lyon s’endort dans les bras d’un soir d’automne à peine réchauffé par les rayons timides d’une journée encore ensoleillée. L’esprit s’éveille au monde invisible des spectres noctambules cherchant leur chemin au pays des songes. Dehors, il fait noir et humide ; le Rhône et la Saône flirtent avec la lune jaune. « Elle a frappé un trou dans la nuit » et montre sa nudité au premier venu.

La ville cherche son sommeil tandis que par endroit sur les façades des bâtiments, l’on devine derrière les rideaux des ombres chinoises qui ne disparaîtront que bien plus tard dans la soirée après quelques baisés volés et caresses délicatement déposées sur une peau attendrie par l’appel du désir. Et moi, « Je sors par la la fenêtre et descends la rue. Je brille comme un sou neuf ». Je veux toucher la ville du bout de mes doigts, l’étreindre avec passion comme un ami que l’on retrouverait après une longue absence. Je veux l’aimer toute la nuit et attendre patiemment l’aube assis auprès d’elle du côté de Fourvière, et admirer ensemble les premiers rayons venus de l’orient caresser les façades des remparts d’Ainay, faire rougir le ghore de la place Bellecour et enflammer la colline de la Croix-Rousse…

La ville s’apaise. Sa respiration ralentit en ne laissant entendre que l’expiration lointaine et sourde de tous ces véhicules rentrant chez eux par-delà ses murs et rejoignant le temps d’un souper, d’une douche et d’un soupir, l’abri d’un toit et le confort d’un lit qui les retiendra jusqu’au petit matin. Son pouls bat de plus en plus lentement, la folie des embouteillages et des klaxons, des travaux sans fin et des cohues bigarrées de passants s’est retirée sur la pointe des pieds. Les tramways ont stoppé leur marche incessante et filante depuis déjà quelques heures libérant dans l’air un silence qui ne reprendra la parole que vers cinq heures du matin…

En attendant, d’autres forces sont à l’œuvre et transforment la ville en une autre scène de théâtre. Lyon, creuset ésotérique pour apprentis alchimistes se prépare à ouvrir son antre pour accueillir en son sein les hommes des Lumières tandis que Lyon, souveraine protectrice des noctambules d’un soir ou d’une vie ouvre ses portes à la fête… discrète. La nuit, elle accueille sur ses trottoirs du Vieux-Lyon, des pentes de la Croix-Rousse et de la Presqu’île, dans ses boîtes, pubs et bars, un autre monde, un monde sans enchantement mais animé et mû par l’envie, seule, de vivre ivre l’instant éphémère et illusoire d’une époque qui manque peut-être d’un peu de sel, de poivre ou de magie. Derrières les portes obscures et insonorisées de ces établissements, le monde de la nuit apparaît au grand jour, une coupe de champagne à la main, un beat électronique et répétitif planant dans l’atmosphère, mal rasé au petit matin, et la perruque de travers. La nuit, tous les chats sont gris dit le proverbe.

15 commentaires Ajouter un commentaire

  1. La ville change au gré de ses humeurs, au gré de ses coups de cœur, au gré de ses couleurs, de plus elle n’est jamais la même puisqu’elle épouse la sensibilité, les sentiments, les impressions, les émotions de celui ou celle qui la raconte. On pourrait penser qu’une ville est toujours la même, pourtant elle recèle des secrets et des trésors inestimables et en fonction de ses amoureux, de ses admirateurs, de ses narrateurs, un poète ne la racontera jamais de la même manière qu’un homme d’affaires, ceci dit sans aucun jugement de valeur. Merci Ibonoco pour ce joli texte qui nous dévoile Lyon de manière très belle, très personnelle, intime même et c’est tout l’intérêt, tout le charme.

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour.
      Merci d’avoir pris le temps – comme très souvent – de me donner vos impressions. Lyon est une ville magique souvent incomprise. J’essaie par petites touches personnelles d’en livrer quelques fragments.

      Aimé par 3 personnes

      1. Et ce sont de très beaux fragments. Merci à vous!

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  2. Celine Marie dit :

    J’ai adoré cette vision de Lyon la nuit, que je connais aussi un peu.

    Aimé par 2 personnes

    1. ibonoco dit :

      Merci Céline.
      Et chaque nuit à Lyon, et selon les saisons et les moments pourrait faire l’objet d’une description singulière…

      Aimé par 2 personnes

      1. Celine Marie dit :

        Je vais me permettre de transmettre votre texte à un amoureux de Lyon, un gône devenu adulte et expatrié depuis dans un département voisin.

        Aimé par 1 personne

      2. ibonoco dit :

        Et bien, c’est super. Il est toujours très intéressant de partager et de faire partager ce que l’on aime.

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  3. Décidément après Dublin, j’aime beaucoup cette description de Lyon. La balade y est empreinte d’un regard particulier, une atmosphère, des sons, liés entre eux par cette espèce d’attachement pour cette ville que je ressens à vous lire. Je ne connais Lyon que par le souvenir lointain de romans jeunesse de Paul-Jacques Bonzon, vous me donnez envie d’y venir faire un tour.

    Aimé par 1 personne

  4. Superbe texte , superbe musique . J’ai visité Lyon il y a 20 ans pour découvrir l’enfance de mon compagnon; je vais y retourner bientôt … j’emporterai vos mots d’ensorceleur et ces quelques notes

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    1. ibonoco dit :

      Merci de ce retour qui me touche. Lyon vous attend. De nouveaux quartiers ont vu le joue du côté de la Confluence.
      Bonne journée et à bientôt

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      1. merci , belle journée à vous … je demanderai à mon guide de m’y conduire

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  5. gibulène dit :

    Lyon, ville magique effectivement, qui ne peut pas laisser indifférent. Une petite pensée enfantine et affectueuse au théâtre de Guignol, l’émerveillement devant la fête des lumières, mais aussi N-D de Fourvière, les traboules, les fontaines, le théâtre antique !!! une des rares villes qui pourraient me faire quitter les abords de Marseille ! merci de ce témoignage

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    1. ibonoco dit :

      Merci d’avoir échangé à propos de Lyon. Le soir, il y a parfois un bleu dans le ciel que l’on retrouve égale à Marseille. Un bleu cher à Poussin.

      Aimé par 1 personne

      1. gibulène dit :

        pour le bleu e soir il nous faudra attendre 😦

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