Mon Vieux-Lyon

 

Station Vieux Lyon – Cathédrale Saint-Jean, métro ligne D, tout le monde descend ! Non, toi ! tu descends – ainsi qu’une bonne dizaine d’illustres inconnus -, car c’est ton arrêt. C’est le tien, tu l’as choisi, tu sais où tu vas alors tu descends là, pas à une autre station mais bien à celle-là. Enfin, tu descends, c’est vite dit et vite fait. Il te suffit d’un pas ou deux, d’un petit bond sur l’autre rive, léger, de sortir de ce wagon orange – orange, la même couleur que celle des combinaisons des prisonniers dans les séries américaines – pour retrouver la terre ferme, ton ticket de métro rouge et blanc à la main estampillé TCL. Ensuite, il te faut remonter à la surface, prendre ces grands et longs Escalators gris qui n’en finissent pas de dérouler leurs marches mécaniques vers les trottoirs grouillants de monde. Ces trottoirs sur lesquels se déversent par vagues successives et ininterrompues, tous ces visages, tous ces bras, toutes ces jambes, tous ces cœurs asynchrones qui s’évaporent dans les gaz d’échappement en battant de l’aile, comme engloutis par la ville.

Enfin libre ! Tu as vaincu ces tunnels et souterrains infernaux pour retrouver l’air de Lyon certes pollué mais libre, le même air que celui de 1793, cet air girondin vivifiant, plein de fougue, de promesses et d’amour. Cet air de rien du tout que tu aimes tant et qui pénètre tes narines en un parfum bien rance de vieux quartier replié sur lui-même. Lyon sera toujours Lyon ! Tu te débarrasses de ton ticket dans la première poubelle venue. Il aura vécu le temps d’un trajet, le temps d’un arc électrique et puis, poubelle. Tu as quitté le monde souterrain de la ligne D pour la lumière du jour, il était temps. Plus rien ne pèse sur tes épaules et ta tête. Plus rien ne vient étouffer ton regard, plus rien ne vient recouvrir ton souffle d’un voile oppressant… plus rien.

Et il fait beau ce midi ; il fait même très beau pour la saison. Le ciel s’est vidé de tous ses nuages lourds et gris qui cachaient entre leurs bras de laine un soleil de printemps encore peu téméraire mais déjà tenace. La journée sera bonne. Un petit vent frais d’avril se faufile sournoisement comme un voleur à la sauvette, dans les rues pavées du quartier Saint-Jean, du palais de justice et ses vingt-quatre colonnes en direction de la gare de Saint-Paul. Un petit vent qui s’écrase un instant sur le visage des passants pour ensuite les traverser emportant ainsi avec lui un peu de leur tragédie quotidienne, de leur humeur matinale, de leur faiblesse bienveillante. Un petit vent de fin de matinée qui ne cherche qu’à se réchauffer au contact de cette noria de promeneurs professionnels et d’automates perdus dans leurs pensées.

Tu marches, toi aussi, comme les autres, comme tous ces autres au milieu de ces ruelles de pierres chargées d’Histoire et de murmures d’outre-tombe. Il suffit de tendre l’oreille pour les entendre te chatouiller les tympans et te raconter le temps des manufactures, de la soie, des humanistes. Ma foi, c’est bien agréable ! Tu regardes ces murs de façade toujours fiers, toujours debout, à peine égratignés par les siècles de typhoïde, de paludisme, d’invasions, de guerres, de révoltes et de révolutions. Tu les aimes ces murs massifs, polis et colorés par les coups de maillets et ciseaux des tailleurs de pierre, par l’érosion des idées de matins ensanglantés, par l’écho des pas endiablés de la jeunesse estudiantine un soir de huit décembre et qui jamais ne cesseront de résonner. Tu respires à plein poumons cet air ambiant recraché par les ventilations des bouchons, kebabs, chinois, autres restaurants, bars, pubs et passants à l’haleine chargée de la cuite de la veille. Soudain, tu te marres et cela te fait du bien. Des sourires glissent sur ton visage et plissent sa peau en de petites vaguelettes de nostalgie. Tu souris à toi-même, tu souris au passé, tu souris à ta propre jeunesse en la remerciant des rêves éveillés qu’elle t’a fait vivre. Tu souris tout simplement et cela te fait du bien. C’est pourtant si facile de sourire, tu avais presque failli oublier ! Tu souris, amusé de tes propres réactions tandis que tu ne peux t’empêcher de te ressouvenir de ces années, il y a presque trente ans, où tu arpentais les mêmes pavés, les mêmes rues étroites de ces vieux quartiers, la liberté en plus dans la tête, l’espoir et l’avenir en plus entre tes mains.

La liberté, l’espoir et l’avenir dans n’importe quel ordre pourvu qu’il y ait au moins la liberté. Celle de rigoler, de courir dans ces rues à fond, de traverser en dehors des clous, de pisser avec grand soulagement l’excédent de bière contre le tronc d’un arbre accueillant. Celle de croire qu’une minute dure mille ans, que les vieux sont des cons, que l’on peut se foutre de tout, que les stars du rock sont tous des dieux, poètes et écrivains drogués et alcooliques détenant la vérité sur tout et sur rien. Alors, avec tes potes, les vendredis et samedis soirs, tu voulais faire comme eux. A la nuit tombée, en sortant d’un resto rue des Trois-Maries, tu passais d’un pub à l’autre, de La Baleine à La Vieille Rhumerie, du Chantacot au Look Bar, des profondeurs d’une traboule à une autre, d’un pétard à un autre et ce, jusqu’à l’aube. L’aube, ah ! l’aube, ultime frontière céleste entre la nuit et ses secrets et le jour, chantre du travail ; l’aube où tout le monde se rencontre, se mélange en un magma social complètement azimuté. Les uns traversent la Saône par le pont Maréchal Juin pour aller casser la croûte au café du Marché ou à celui de la Passerelle. Une escalope à la crème et des frites feront l’affaire. Un petit de rouge ou de blanc et au dodo. Les autres, les lève-tôt, flânent sur le marché de la Création à la recherche d’un tableau, d’une sculpture, ou d’une œuvre d’art… tandis que d’autres encore finissent de gerber leurs tripes dans le caniveau, les mains appuyées sur le capot d’une bagnole.

Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé, toujours la même effervescence, toujours ces mêmes bulles de champagne qui pétillent sur les comptoirs à l’heure de l’apéro. Rien n’a vraiment changé, comme le comportement de tous ces gens d’ailleurs qui autour de toi, dans la pénombre de cette ruelle débouchant sur la place du Change, continuent simplement d’aller et venir, de passer et repasser avant de passer à autre chose… Ils vont et viennent comme des fourmis désordonnées à la recherche d’une mission à accomplir. Tu avances à travers cette foule de touristes agglutinés derrière leur guide, casques de traduction aux oreilles. Plus loin, tu dépassent ce groupe de lycéens qui n’ira pas en cours cet après-midi. Il fait trop chaud pour travailler. Il fait trop beau pour rester enfermé dans une salle de classe après un hiver morose. On fumera un petit joint avant d’aller se caler à la table d’une terrasse, lunettes de soleil vissées sur le crâne, histoire de bien stimuler la mélanine afin de faire germer un début de bronzage sur un front sans rides. Au bout de la rue, chemin faisant, tu passes à côté de ces ouvriers du Grand Lyon qui s’affairent sur leur chantier place du Change. Ça bosse dure, ça trime en sifflotant, ça turbine ; c’est bon pour le PIB. C’est peut-être ça la croissance économique : des ouvriers et des chefs de chantier qui bougent dans tous les sens, des grues en mouvement, des pelleteuses en action, des marteaux-piqueurs dans l’exercice de leurs fonctions, les cafés pleins de travailleurs au comptoir à huit heures, dix heures pour le casse-croûte et à midi pour une bonne coupure copieuse et arrosée.

Ton pote le poète t’attend devant un verre de Crozes-Hermitage, assis à la table d’un bouchon lyonnais – encore digne de cette appellation et non un piège à touristes à la con. A l’intérieur, dans un recoin vitré mais à l’abri près de l’entrée, un vieux tout fripé, débraillé, la barbe jaunâtre en broussaille, presque un clodo, sort de son sac des fringues de contrefaçon qu’il montre fièrement au tenancier. Ce dernier semble fort intéressé par la marchandise de contrebande. En un coup d’œil, tu comprends que la transaction va se conclure en douce à un prix arrangeant les deux parties. A un prix avantageux pour l’acquéreur même si de la merde reste de la merde, même vendue à prix d’or. Dans ce cas-là, il y en a toujours un qui baise l’autre. Ici, le baisé, c’est l’acheteur qui croit faire l’affaire du siècle.

Encore une fois, tu souris, tu souris à toi-même tandis que tu te diriges vers ton pote. Tu continues de sourire et ton esprit s’envole vers quelque réflexion simpliste. Et pourquoi pas ? C’est peut-être ça la vie de quartier ! un vieux sac crado remplis de mauvaises fringues que l’on déballe, un petit blanc, un galopin, un demi, et il est déjà midi ! Des verres qui s’entrechoquent sur le zinc. Des vieux, des jeunes et des moins jeunes qui se croisent, qui se côtoient. Le pauvre qui coudoie le porte-monnaie du notable, le V.R.P, le commerçant d’à côté, le mari, l’amant de sa femme. Mais, il se fait midi comme l’on entend encore parfois dans le coin. Et puisqu ‘il est midi, mettons-nous à table devant un bon tablier de sapeur, un pot de côte, le tout sur une table en bois recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs et dansons d’un bon appétit. Vieux Lyon, vieux bouchons, « Chic planète. Dansons dessus, Oh oh oh. A des millions d’années lumière, il n’y a rien de plus beau… », un peu comme dans cette chanson de ce groupe lyonnais des années 80, L’affaire Luis Trio…

Trois bises. Pas une, pas deux, mais bien trois bises. Il faut savoir être généreux avec ceux que l’on aime. Il faut savoir le montrer sinon à quoi bon aimer. Trois bises et tu te laisses lourdement tomber sur la chaise qui recule légèrement sous ton poids, en crissant un peu au passage. Elle n’a pas aimé le choc. Trois bises et la discussion démarre immédiatement, le plat du jour est commandé, la serveuse repartie vers d’autres urgences de table. La salle se remplit d’un coup, d’agitation, de bruits de fourchettes au contact de l’assiette, de couteaux, de mastication, de vie, de rires, de vapeurs anisées. Du bruit, oui ! Des rires, oui ! Mais pas de sympathie affichée pour l’inconnu, le Lyonnais se cache pour aimer ; le Lyonnais ne montre pas ses sentiments au premier venu. Le sourire est, pour lui, en option, a priori… alors que la confiance et l’amitié le sont, a posteriori.

Cela fait déjà quelques temps que tu ne l’as pas revu. Il ne vient plus aux soirées du jeudi, mais bon, il fait ce qu’il veut avec ses cheveux… même s’il n’en a plus beaucoup sur le caillou. Il ne vient plus. Il a décidé, il ne veut plus venir. Et sa décision est souveraine. Stop ! Il arrête ! A chaque fois, deux trois jours avant chaque réunion, ça commençait à lui bouffer le ventre à coup d’acide gastrique, de nausées et de cauchemars. Ce qu’il aimait bien, c’était simplement être avec nous, partager quelques heures entre la fin de journée et le début de la nuit, entre frénésie diurne et douceur nocturne. Il aimait sentir le bois dur de son banc sur lequel reposait son cul bien rangé à côté de celui des autres : une vraie rangée d’oignons. Il aimait pourtant cette porte massive qui séparait le monde de la rue de celui des idées, celui du concret de celui de l’abstrait, et qui donnait directement un accès à la piste étoilée. Mais pauvres idées, tragiques idées, idées aux pieds plats, idées fatiguées et délavées par les siècles. Et une idée, quand on ne la porte pas, jamais elle ne peut se relever, se redresser et marcher fièrement sur les traces de ses aînées. Jamais elle ne peut partir en guerre, se battre en duel, ferrailler avec ses copines idéologues. Et les pauvres mots, les pauvres petits mots, eux ? Les mots ne vont plus, ils sont malades, anémiés, émaciés, essorés, déprimés. Ils sont malades d’avoir été trop été vomis sur la tête de toutes ces générations à l’instinct grégaire. Rien ne va plus ! Faites vos jeux mesdames et messieurs les bien-pensants. Ici on parlotte, on ritualise le néant, on manipule les flacons d’idées bon marché, on évide les concepts de leur moelle. Depuis trop longtemps déjà, ce ne sont que des coquilles vides, même un bernard-l’hermite ne voudrait pas y demeurer. On fraternise à coup de lance-pierre, on blablate, on mange et on va se coucher.

Lui, ça, il n’aime plus vraiment mais peut-être reviendra-il un soir de pleine lune, bien après la clarté du soleil. Et en ce moment, il a bien d’autres projets littéraires et poétiques à mener de front. Comme les chats, il a plusieurs vies. Ses journées et ces nuits se révèlent souvent trop courtes. Ce midi, il a sa bouille des bons jours, et bien rasée. Il s’est séparé de sa barbe à la Zola mais il a gardé ses lunettes rondes dorées. Cela lui donne un air « écrivain fin 19ème siècle ». Ne manque plus que le grand verre d’absinthe, la cuiller avec son morceau de sucre, la pipe à opium, la fumée bleue épaisse de cigares qui transforme la silhouette des habitués en spectres anonymes et quelques tapins pour bourgeois débraillés la queue dans une main, la syphilis dans l’autre à la Maupassant. Enfin, c’est mon pote, un vrai, un pur, un dur, un authentique artiste et je l’aime mon pote, mon frérot. Son regard sait capturer d’instinct, la vie qui l’entoure et faire battre son cœur au rythme des phrases qu’il couche sur le papier ou sur son carnet à la lueur d’une vieille lampe de chevet.

Avril 2015…

 

7 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Orphez dit :

    On s imprègne tres vite du vécu de l auteur,entre ŕéminiscence et visite guidée de lieux uniques de Lyon,avec l attachemement qui va avec ,surtout les sorties de pub comme indiqué apres des nuits a consommer avec à l esprit l espoir d un avenir à construire et définir autour des bulles et autres enivrements .
    Belle immersion on sy croirait.

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  2. ibonoco dit :

    Que dire de plus ?
    Peut-être merci

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  3. constantin xynopoulos dit :

    Tu écris très bien, continue à nous faire voyage, tu as beaucoup de talent !

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    1. ibonoco dit :

      Merci à toi.
      Cela me touche beaucoup

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    2. ibonoco dit :

      Merci Constantin

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