Les cavaliers de l’apocalypse

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Les cavaliers de l’apocalypse

WARNING – AVERTISSEMENTS

« Any resemblance to real and actual names is purely coincidental. »

« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.»

« Je regardai, et voici, parut un cheval d’une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l’accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Janvier 1996

Cette nuit de début janvier était froide et d’un noir épais qui aspirait toute lumière dans son linceul. Depuis la matinée, il tombait sur la ville un crachin à vous glacer les os peu à peu, par petite touche mais de façon très efficace. Et au fur et à mesure que la journée avançait, il devenait difficile de se réchauffer l’âme, le corps et l’esprit. C’était une sale impression qui me collait à la peau toute la journée m’empêchant de bien me concentrer sur mon environnement proche. J’étais comme plus renfermé, moins attentif à ce qui jouait devant moi, à deux pas ; il faisait froid et pluvieux, et tout mon esprit était centré sur ces deux conditions climatiques, le reste était plus lointain, vraiment plus lointain…

La levée des ténèbres et les (3) chevaliers de l’apocalypse

La rue était déserte – à cette heure avancée après minuit, soit l’on dort, soit les clubs retiennent encore le client du samedi soir. Seuls quelques éclairages publics restaient fidèles à leur poste, proposant ainsi leurs services aux passants égarés ou rentrant chez soi après une soirée bien arrosée. J’étais l’un de ces passants cherchant à regagner péniblement mon véhicule, non loin de là. Péniblement parce que ma sortie du samedi soir avait pris une tournure tragique, violente et sanglante. Le sang avait d’ailleurs un drôle de goût dans ma bouche. Se faire tabasser gratuitement par trois individus, vous me direz qu’il est peut-être normal d’avoir un drôle de goût dans la bouche. Ma main droite avait été écrasée sur le trottoir à plusieurs reprises avec passion de la part du propriétaire du pied. La chair de mon visage et le cuir chevelu avaient explosé en plusieurs endroits sous l’effet des coups de poing. Bref, la routine même si la mort rôdait toujours prête à ravir une âme – la mienne.

En attendant, il fallait bien que je regagne mon véhicule coûte que coûte. Ma tête était en train de tripler de volume, mes côtes commençaient à me lancer et je ne sentais plus du tout ma main gauche. Mon crâne était une ruche dont les tempes bourdonnaient comme une escadrille de chasse. Et l’on m’avait mordu en plusieurs endroits du ventre, on n’était pas loin du film de zombies… Je regardais droit devant, du moins j’essayais. Mes cheveux longs mouillés et rendus visqueux par la pluie et le sang m’empêchait de bien discerner les formes, de bien voir. Soudain, j’eus un pressentiment. Je venais de prendre la branlée du siècle, celle qui change ta vie à tout jamais mais… si ce n’était pas terminé ? Si mon cauchemar devait se poursuivre ?

Et là, je les vis tous les trois s’engouffrer à vive allure dans ce petit bout de rue pavée de la rue Mercière débouchant sur la place d’Albon pour venir fondre sur moi en une nuée de maux dont seul l’Enfer a le secret. Le match retour allait bel et bien avoir lieu : j’allais encore perdre… et cette fois, certainement la vie. Mais cette fois-ci, il n’y aurait pas de traîtrise ni de piège, je pourrais faire face et mourir en être humain même s’ils allaient peut-être me tuer comme un chien, cachés par l’obscurité de la rue. Je me préparais. J’étais à moins d’une seconde de l’assaut final et des impacts mortels. J’allais affronter l’emportement des enfers. Un déluge de feu, de fer, de larmes et de sang, la colère des anges, la foudre et les éclairs de Zeus, la furie des âmes échappées du Tartare, la cruauté saignante des damnés, la cruauté humaine à l’état pur et brut, tout cela allait me percuter de plein fouet. J’allais encore ramasser, c’était certain !

Alors, je penchais ma tête comme pour mieux voir les cavaliers de l’apocalypse arriver en trombe. Et je les vis. La puissance de chacun des coups de sabot de leur monture arrachait à chaque foulée un petit bout de vie à la terre, un grain d’humanité à l’écorce terrestre, un petit bout d’herbe bien vert, une petite tête de ver de terre. A chacun de leurs pas, l’on pouvait voir mourir de façon quasi instantanée tout ce qui était en contact avec leurs semelles. Chaque centimètre carré de bitume et de pavé, chaque bout de trottoir, chaque mégot de cigarettes, tout ce que l’on pouvait croire inerte ou sans vie, tout cela était comme asphyxié, vampirisé, desséché, fané comme la vielle fleur rescapée d’un pot en marbre d’un cimetière délaissé par la main du vivant.

Pour qui sonne le glas

Pour qui sonne le glas au clocher de l’église Saint Nizier ? Pour qui ? C’est pour moi ! Et merde, il est tout de même un peu trop tôt pour ça ! Et tout-à-coup, je ne veux plus partir, lâcher prise, me laisser mener comme une bête à l’abattoir. Je veux m’en sortir. Je veux revoir les miens. Je veux retrouver mes draps frais et parfumés par l’odeur de l’insouciance. Mais voilà ! Rien n’est moins certain…

Les cavaliers de l’apocalypse sont à présent à un bras du premier coup mortel. Ils n’en ont pas fini avec moi ; ils n’ont pas terminé le travail. Et ils reviennent pour respecter leur contrat : « me finir ». Moi, je tente d’avancer en direction de ma voiture qui m’attend bien sagement place d’Albon. J’essaie de mettre un pied devant l’autre, difficilement, douloureusement, maladroitement. La douleur devient lancinante, insupportable mais je me fraye un passage entre les gouttes de pluie qui sur le moment me font un peu de bien. Les mâchoires serrées, me tenant machinalement la main gauche dont les doigts ont été écrasés par un talon furieux, j’avance courbé en direction de la place. Si je l’atteins, je serai sauvé. Si je seulement je l’atteignais…

Une rivière ruisselle toujours plus sur ma tête, mon front et mes yeux. C’est une rivière mouillée de douleur et d’hiver qui se mélange à mes larmes que je sens rouler sur mes joues. La pluie est froide, mes larmes sont tièdes, mon sang est chaud : drôle de mélange sur ma peau, drôle de goût dans ma bouche, drôle d’expérience dont je me serais bien passé. Je tremble, c’est le choc mais je sais que bientôt je serai tiré d’affaire, car j’aperçois ma voiture. Je me rapproche d’elle. Je ne suis plus qu’à deux ou trois mètres de sa portière, je peux presque la toucher du bout des doigts. Allez, encore un effort et je pourrai rentrer chez moi, loin de la barbarie de ces bêtes immondes qui me traquent.

Le calme de la nuit règne sur la ville en maître. Mais il est trop tard ! les bêtes immondes sont là… déjà sur moi. Leur entrée sur la scène de crime est fracassante – au sens propre du terme. Instantanément, je sais que je suis foutu. Et pendant que j’attends le coup de grâce à genoux, les cavaliers déchaînent leur furie et m’en mettent plein la gueule, la tête et le corps. La douleur, elle, a disparu après le premier coup. Mais je me sens souillé, violé. Ils vont trop loin – en moi – dans l’horreur. Cela devient insupportable. Alors, mon esprit se déconnecte instinctivement de la réalité. Le temps ralentit, ralentit encore, et encore comme s’il s’agissait d’un film dont on avait ralenti le nombre d’images par seconde. Tout ralentit autour de moi et en moi, tout ! mon regard, mes mouvements, les gouttes de pluies, les paroles, les cris, les insultes, tout ! Pour moi, c’est la fin, ce soir je vais crever. Je vais crever en pleine rue, seul, la nuit, l’hiver, à trente ans à peine, en ce début de janvier pluvieux. C’est quand même con de crever de cette façon.

Mais j’entends des voix. Des voix qui hurlent et qui appellent à l’aide. Des voix qui viennent me sauver, des voix qui s’interposent courageusement en faisant face à l’ignominie de ces animaux à la recherche de sensations fortes… Alors, les bêtes immondes fuient. Elles détalent. Elles ont peur d’être vus et reconnus. De toutes façons, le mal est fait.

Soudain, tout se fige : les images et les sons. Tout s’arrête un instant, le temps s’est mis sur pause puis la bobine du film dans lequel je joue le rôle principal repart dans l’autre sens en s’accélérant toujours plus. Tout me revient en pleine face et explose en moi. Je suis submergé par un tsunami d’émotions et de terreur. J’absorbe par tous les pores de ma peau, par chaque partie de mon corps les images que je viens juste de vivre. Tout va trop vite. Et la peur fait son entrée. Désormais, elle peut déployer ses ailes et me recouvrir de son ombre, me marquer à vie de son sceau indélébile.

2 commentaires Ajouter un commentaire

    1. ibonoco dit :

      Je l’ai été pendant longtemps.
      Merci Mathis

      Aimé par 1 personne

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