Où est passé le petit garçon ?

(Réédition du 19 août 2018 et révisée)

Je pars à sa recherche…

Je cours dans tous les sens, affolé. Je tremble : j’ai peur…

Paniqué, je regarde rapidement à droite, puis à gauche : je ne vois rien, juste le vide, un vide noir et froid, glaçant. Je ne vois rien ! Il s’est envolé, évanoui et pourtant je le cherche encore et encore. Mais où est donc passé l’enfant ?

J’avais pourtant promis que je ne le quitterais pas des yeux, que jamais je ne le perdrais. J’avais fait le serment de ne jamais m’éloigner de lui, de toujours veiller sur son destin, d’être présent à chacun de ses pas, de ses anniversaires. J’avais promis, juré ! Mais… certaines promesses sont apparemment très difficiles à tenir : l’enfant s’est perdu au plus profond de moi-même, il y a déjà bien longtemps et je ne m’en était même pas rendu compte. J’avais même fini par totalement l’oublier.

Les nuits, les unes après les autres comme des vaguelettes s’échouant sur le sable, l’ont effacé scrupuleusement du moindre recoin de mes souvenirs. Et les jours aussi ont passé, les uns après les autres,  furtifs comme des songes, et ont lavé ma mémoire de la moindre petite trace de son aspect, de sa présence, de sa chaleur ou même de son innocence. Il a disparu, tout simplement, comme ça, sans aucune explication, sans rien dire, laissant place à l’adulte, amnésique et apparemment sûr de lui. Alors aujourd’hui, je pars à sa recherche, je pars le retrouver. Il faut que je lui parle…

Paniqué, je décide de m’asseoir et de me calmer. Je respire enfin plus lentement. Ça va mieux, bien mieux. En moi, je commence à entendre le silence – un silence qui m’était inaccessible depuis des siècles. Au bout de quelques instants, il me semble que le monde s’efface autour de moi. Tout disparaît pour laisser place à un grand écran de cinéma sur lequel des images apparaissent pêle-mêle et se mélangent pour raconter une histoire sans chronologie, sans début ni fin.

Je me concentre sur les scènes, j’essaie de comprendre leur sens et soudain j’aperçois l’enfant assis sagement sur son banc d’écolier, ses stylos et crayons bien rangés près de l’encrier, croisant et décroisant sans cesse ses jambes en attendant l’heure de la récréation. A présent, je reconnais cet instituteur sévère en blouse grise, les cheveux coupés courts style militaire, les yeux gris, des lunettes en métal posées sur son nez aux carreaux épais. Après avoir fait venir l’écolier à son bureau et avoir retiré son alliance afin de ne pas laisser de traces sur cet épiderme encore souple mais rosi par la honte, il lui distribue généreusement une paire de gifles éducatives devant tous ses camarades. Une fois la baffe administrée, le gamin s’en retourne alors tout penaud à sa petite place en serrant le poing, les joues toutes chaudes, portant encore l’empreinte des mains de son bourreau tout en se retenant de pleurer au milieu des moqueries de ses copains…

Je reste assis, bien assis et accroché au fauteuil. Ma respiration suit maintenant le rythme du flot des images qui se poussent les unes les autres pour figurer en haut de l’affiche. Et lui, il est là, bien là, sur l’écran. Il est ce petit garçon rêveur, les cheveux balayés par un vent léger, le visage réchauffé par ce doux soleil d ‘octobre et s’imprégnant pour la vie de ce parfum d’automne. Alors qu’il s’apprête à rejoindre ses copains en bas de chez lui, il regarde du haut des marches de son immeuble, droit devant lui, avec une joie indicible et toute enfantine, les terrains de jeu devant lui. Il inspire fortement deux ou trois fois à pleins poumons comme pour garder en lui cet instant, comme s’il savait su que tout cela ne durerait pas toute la vie. Puis, après l’avoir capturé dans ses alvéoles pulmonaires et avoir imprimé sa mémoire argentique de l’univers qui s’offre à lui, il dévale les marches quatre à quatre pour aller se fondre dans l’insouciance de l’enfance parmi les autres petites têtes emplies de rêves et de gaîté…

Quelques images plus loin, le petit garçon est en bicyclette pédalant après les étincelles du destin portant son petit frère sur mon porte-bagages. Il doit avoir à peine huit ans. Tous deux traversent toute la ville – en cachette de leurs parents – afin d’acheter des pétards à mèches et des fusées pour le 14 juillet. Le magasin à atteindre – Le Hall de la Presse – est situé en bordure de la place du marché du dimanche matin. Dans leurs poches, ils ont réuni toutes leurs économies : la somme n’est pas élevée mais cela devrait suffire. A l’intérieur de ce commerce, on y trouve de tout : des maquettes d’avions et de chars à monter, des petits pots de peinture Heller pour maquettes, des Malabars à vingt centimes, des paquets de chewing-gum Hollywood à un franc vingt, des albums et figurines Panini, et les fameux précieux pétards et feux d’artifice. L’affaire est dans le sac, il leur faut rentrer. Mais il fait déjà très chaud en ce début d’après-midi pour les gamins du quartier. Un soleil de plomb sur des têtes de plomb ; un soleil de plomb sur des cerveaux en ébullition, et en route pour l’aventure à la recherche d’une boisson bien fraîche. Un Coca bien frais à la station service ELF ou BP du coin fera l’affaire… Ah ! Quelle invention – pour des gosses – que cette machine qui distribue des bouteilles de Coca en verre bien glacées…

J’ai retrouvé l’enfant, ce petit garçon que j’avais promis de protéger. Il est là tout près de moi, assis près de mon cœur. Il rêve. Il rêve de demain. Il rêve que demain sera beau pour toujours. On est à la période des cerises. Le garçon de dix ou douze ans monte à l’arbre pour ne faire qu’un avec lui, sentir le doux vent de juin lui caresser le visage tout en observant le monde d’en haut, de tout là-haut où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Demain, il fera beau !

20 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Il est magnifique ton texte ! Il nous rappelle que nous ne devons pas oublier l’enfant que nous étions et qui nous a amené jusqu’ici. J’adresse de temps en temps un hommage silencieux à la petite fille que j’étais et dont les étincelles, ou les tristesse, se promènent encore dans un monde qui n’est plus.
    Et je me demande « Que penserait-elle de celle(s) que nous sommes aujourd’hui ? »

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    1. ibonoco dit :

      Dom,
      Parfois, comme toi, j’essaie de parler au petit garçon et de retrouver ce regard sur la vie que je pouvais avoir. C’est aussi pour cela que j’ai écrit ce texte. Et je suis très heureux que tu puisses adresser à la petite fille que tu étais des messages de temps à autres.
      Amitiés 😃 et merci d’avoir partagé quelques instants…
      John

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      1. Avec grand plaisir, John ! A bientôt !

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  2. giugibbgil dit :

    Laisser un commentaire non mais ça ne va pas ??? 😦 et pourquoi pas dire ce que j’en pense !! Signé : le Singe Fun en Bulles ! 🙂

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    1. ibonoco dit :

      Wunderbach !!

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  3. Eh oui, devenir adulte tout en gardant son âme d’enfant. Quel art difficile !
    Merci de nous le rappeler, John.

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    1. ibonoco dit :

      Merci à toi.
      Excellent dimanche ☺️
      Amitiés
      John

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  4. Ne pas oublier l’enfant que l’on a été, c’est important, beau texte!

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    1. ibonoco dit :

      Merci Marie-Christine.
      On a trop tendance à oublier rapidement, c’est peut-être le propre de l’adulte.
      Excellente fin d’après-midi.
      Amitiés
      John

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  5. baichette dit :

    Le petit garçon que j’ai perdu a dû changer d’ecole tous les 2 ans. Pour cause de mobilité parentale.
    Se trouver des amis parmi ceux qui ne vous attendent pas, tout en sachant que ce ne sera pas pour longtemps et encore moins la vie.
    Pas facile de ne pas se perdre un peu. Les souvenirs sont épars et sans relation entre-eux.
    Juste un témoignage, pas une plainte, quelques mots.

    Merci pour les vôtres. .c’est beau ce que vous publiez.

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    1. ibonoco dit :

      Merci à vous et de vos mots, de votre témoignage. Les souvenirs remontent par moments à la surface et ce n’est pas toujours facile de les accueillir.
      Amitiés
      John

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  6. iotop dit :

    Bon jour,
    Vrai, un texte d’une belle structure et ciselé comme l’œuvre d’un Fabergé … Quoi qu’il en soit, pour ma part, mon enfance au drame fait séquelles à l’adulte … alors quand je te lis je reste à la pointe de larmes que brillent quand tu écris : « Le garçon de dix ou douze ans monte à l’arbre …  » .. ce jour, pour ma part le temps s’est suspendu … la faucheuse n’a pas voulu de moi … et maintenant j’en suis là … à écrire …. à me retrouver … dans ce brouillard de vie …
    Max-Louis

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  7. colettedc dit :

    Superbe, ce texte, John !
    Oui, cet enfant, il est toujours en nous ! Il vit en nous !!!
    Bon lundi !

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Colette, et merci.
      Je crois que parfois, j’arrive encore à lui parler. Alors, effectivement, il doit être encore en moi.
      Bon lundi aussi

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  8. giugibbgil dit :

    Joyeuses frasques !

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    1. ibonoco dit :

      Joyeuses frasques… too

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  9. Bcp d’émotion aussi en lisant ce texte

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Cécile,
      Merci d’avoir apprécié ce texte.
      Très bonne journée

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  10. Harleyte dit :

    Laisser renaître l’enfant intérieur…

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    1. ibonoco dit :

      Oui, si l’on veut vivre bien dans ses baskets et avec ce que l’on a au plus profond de soi.

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