J’attendrai…

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Le cadre : il fait encore très beau en cette matinée de fin septembre. Le soleil est déjà bien présent dans le ciel et rayonne de toute sa puissance sur la ville qui finit de s’éveiller au bruit des marteaux-piqueurs. Les travaux de la nouvelle ligne de tramway T6 n’en finissent pas d’en finir et chaque jour, c’est l’éternel recommencement des ouvriers qui piquent et repiquent le sol, déblayent et bétonnent. Et c’est l’éternel recommencement de la fanfare des klaxons, sirènes d’ambulances, véhicules de police et autres camions de pompier. On n’est pas encore à New York ni à Madrid mais à certains moments de la journée, l’agitation est intense et palpable à l’oreille avec tous ces sons et bruits qui fusent dans tous les sens. Lyon se développe, Lyon grandit au fil de siècles, ses quartiers se modernisent…

La date et le lieu des scènes : un certain vendredi de septembre 2018 entre 10h30 et 10h40, quelque part entre une portion de couloir et des portes battantes d’une clinique privée du troisième arrondissement de Lyon, portion faisant office de salle d’attente.

Les acteurs : un couple de p’tits vieux et un médecin

Scène numéro UN

Les p’tits vieux

Les deux seuls fauteuils de la salle d’attente sont occupés par un couple heureux de retraités. Ils sont attentionnés l’un envers l’autre ; après tout l’amour peut durer toute une vie…

Ce matin, ils attendent.

Ils attendent patiemment leur rendez-vous avec leur spécialiste. Ils attendent la main dans la main, épaule contre épaule, l’un soutenant l’autre par sa force virile – déclinante – et sa vigueur – d’automne. Ils attendent probablement comme ils l’ont toujours fait : ensemble, unis dans les bons moments de la vie comme dans les plus difficiles, ceux que l’on ne peut ni éviter ni contourner et ce, même du regard ou en baissant simplement les yeux ou la tête vers le sol.

Le médecin

Il ouvre la porte de son bureau donnant sur cette portion de couloir faisant office de salle d’attente. Il fait face au couple de p’tits vieux, les salue chaleureusement. Un médecin chaleureux dans une clinique ou un hôpital, après tout… pourquoi pas ? Il les fait entrer dans son cabinet et sa porte se referme sur eux, les fait disparaître le temps d’une consultation, le temps d’une vérité ou d’un résultat d’analyses.

Scène numéro DEUX

Le médecin et les p’tits vieux

La porte du cabinet s’ouvre. Les p’tits vieux en sortent apparemment ravis, le visage éclairé par tous ces mots réconfortants échangés dans le sanctuaire du médecin. Ce dernier semble d’ailleurs également de bonne humeur : la consultation est terminée, il fait beau ce matin et la pause méridienne n’est plus très loin.

La p’tite vieille

La p’tite vieille s’éloigne un instant de son mari et du médecin et entre dans le secrétariat afin de prendre son prochain rendez-vous. Il faut toujours un prochain rendez-vous, cela permet de garder l’espoir…

Le médecin et le p’tit vieux, son mari

Le mari est optimiste, il se sent léger. Il profite que sa femme se soit éloignée pour converser avec son médecin. Ce dernier, affable, lui sourit. Il commence par confirmer que tout va bien, tout va très bien en ce qui concerne l’état de santé de l’épouse. Puis, tout bascule… Tout va très bien mais il est inquiet…, très inquiet. « Ça progresse vite, très vite. Le cancer va très vite… »

Le médecin n’a pas le temps d’en dire plus. L’épouse les rejoint en souriant. Le cancérologue – toujours aussi affable – les salue alors et prend congé d’eux puis réintègre son cabinet. Le p’tit vieux regarde sa femme droit dans les yeux : il est plein de cet amour et de cette tendresse pétris au cours de toutes ses années de vie commune. Il la regarde mais ne lui montre rien, il n’en a pas le droit. Il ne lui montre pas qu’au même moment où elle lui sourit, où elle se croit sauvée, tirée d’affaire après tant de chimios, lui…, lui, il est désespéré, seul dans sa tragédie, muet de douleur et de tristesse. Il n’a ni la force ni les mots pour lui dire : rien ne sort de ses cordes vocales, rien ne sortira. Le ciel vient de lui tomber sur la tête, la terre vient de s’arrêter de tourner, il est sonné, KO… et il ne peut même plus articuler un murmure. Alors, il la regarde en souriant, lui prend délicatement le bras – sans un mot -, embrasse son front comme pour l’imprégner encore plus de son amour. 

Le baiser remplace la parole qui s’en est allée avec la peine et l’effroi… Le temps qui passe est une denrée périssable et à présent il en mesure la réalité et la brièveté.

Le p’tit vieux pose son autre main sur la sienne et un pas devant l’autre, un pas après l’autre, à leur rythme, ils s’en vont. Ils rentrent à la maison tous les deux, épaule contre épaule, l’un tenant le bras de l’autre, l’un contre l’autre, encore une fois comme il y en a eu tant de ces fois heureuses. Aujourd’hui, il fait beau sur la ville, ils pourront profiter de cette fin de matinée et rentrer à pied. La vie est belle, demain peut attendre.

14 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Arielle dit :

    Tendresse et tristesse…

    Aimé par 2 personnes

  2. Que rajouter Ibonoco? Tout est dit et l’émotion est si grande qu’elle brouille le regard. Je suis profondément touchée par cette histoire, une simple et intense histoire humaine où l’amour, la tendresse, la tristesse débordent, me débordent..

    Aimé par 3 personnes

    1. ibonoco dit :

      Une simple histoire humaine qui se joue et rejoue malheureusement chaque jour derrière les enceintes des cliniques et hôpitaux.
      Merci encore comme très souvent de prendre le temps de laisser vos impressions.

      Aimé par 3 personnes

  3. fran_84 dit :

    Très émouvant. Bravo

    Aimé par 1 personne

  4. La mort serait-elle moins pire sans la souffrance ? Ou celle-ci nous fait-elle apprécier la faucheuse lorsqu’elle se pointe ?
    Une histoire banale, banale dans le sens de fréquente, et pourtant si touchante parce qu’empreinte de tant d’amours.

    Aimé par 2 personnes

    1. ibonoco dit :

      Je saurai répondre peut-être à cette question sur la souffrance le jour ultime de mon existence.

      Aimé par 1 personne

  5. marieliane dit :

    Triste mais tellement réaliste que ce: « Le baiser remplace la parole qui s’en est allée avec la peine et l’effroi… Le temps qui passe est une denrée périssable et à présent il en mesure la réalité et la brièveté. »
    Une histoire touchante.

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Je te remercie d’avoir la tristesse de ces quelques lignes et surtout la réalité de telles scènes qui se jouent au quozidiwnr

      Aimé par 1 personne

  6. Emue ce matin en te lisant… et puis, que sais-je de ce que sera ma propre vieillesse dont chaque jour je me rapproche (comme tout le monde ) ? C’est beau, triste, mais en même temps plein d’amour et de tendresse. Belle et douce journée !

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci d’avoir partagé tes émotions. Je suis également touché.
      Encore merci

      Aimé par 1 personne

  7. Venus dit :

    Très touchée. Merci infiniment pour ce regard que vous permettez, les émotions qui se font ressentir. Entre tristesse et mélancolie, entre joie et espoir, entre amertume et désespoir, entre tendresse et promesses, entre douceur et caresses, entre brutalité et mort, entre silence et paroles…

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci d’avoir partagé vos impressions de lecture.

      Aimé par 1 personne

  8. Aldor dit :

    Faire silence, c’est souvent la plus belle preuve d’amour.

    Merci de ce récit.

    Aimé par 2 personnes

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