J’attendrai… I will wait

(Réédition du 5 septembre 2019)

 

J’ATTENDRAI

 

Un grand hôpital public de l’Est lyonnais, le jour se lève et s’étire sur un petit matin frisquet et gris de janvier. Il est à peine huit heures et déjà…

L’œil curieux du petit patient observe, note, scrute et remarque cet ensemble formant un dédale de bâtiments tout en essayant de se repérer pour ne pas se perdre ; il ne peut ni ne veut arriver en retard à sa visite de contrôle. Alors, il redouble d’efforts et fait appel à sa mémoire car il connaît les lieux… mais la fatigue d’une mauvaise nuit passée à souffrir est encore en lui et s’accroche à son corps comme pour mieux le lester de son empreinte. Il est encore tôt et il se sent déjà épuisé, éreinté, cassé ; il en aurait presque le tournis…

Alors, le petit patient s’agite. Il s’agite au gré de sa propre déambulation maladroite en béquilles, de sa timide impatience, de la douleur dans sa jambe droite ravivée par l’effet de cette marche matinale infernale et forcée, au gré de ses tribulations sans fin dans cet univers moderne, véritable labyrinthe de béton, de métal et de verre qui s’étale devant lui. C’est une ville dans la ville, un Etat dans l’État avec son ordre local, ses règles et ses protocoles. Ici, il n’est pas grand-chose ; il se sent disparaître dans le néant de l’anonymat, de la multitude grouillante des uniformes verts ou blancs, de la médecine froide, efficace et impersonnelle.

Et son regard s’y perd, s’y enfonce dans cette ville futuriste qu’il traversera comme un touriste, le temps d’une visite. Deci delà, un immense parking déjà bien rempli, une grande entrée dont l’une des portes a été condamnée dans un contexte de sûreté lié à Vigipirate, un immense hall d’où l’on peut voir en contrebas une nuée d’hommes, de femmes, de pères et de mères – avec leurs enfants – aller et venir à la recherche d’un but. Un peu plus loin, l’on peut apercevoir une passerelle, un autre grand hall, puis une autre passerelle et enfin le Graal : le bureau d’accueil pour les étiquettes… ouf ! Sans elles, rien n’est possible, pas de consultation, pas de soins, rien ! Nada ! pas même un sourire, on n’est qu’un paria, une personne sans aucun droit, un contrebandier social.

Mais cette étape cruciale – des étiquettes n’est que le début d’un long parcours du combattant, un long et chronophage parcours du combattant où la patience sera éprouvée jusque dans ses derniers retranchements, jusqu’au moment où l’on ressentira ce dernier élancement dans les tempes qui parfois précède la tempête et qui voit ensuite naître l’explosion de la colère…

En effet, une fois les étiquettes en main, c’est reparti pour un nouveau tour de piste direction l’ascenseur pour descendre au niveau inférieur. Et ici, de nouveau un accueil, celui du service de radiologie où il faut à nouveau faire la queue après avoir préalablement pris un numéro, son numéro de passage dans la file d’attente. Une fois ce rituel accompli et un ordre de passage en poche, il ne reste plus qu’à s’installer paisiblement dans la salle d’attente et espérer que l’on vienne vous chercher rapidement. Cette fois-ci, le travail à la chaîne est bien rôdé et efficace : rien à dire ou à redire… ça débite et il faut déjà reprendre l’ascenseur – la radio étant prise – et remonter au niveau supérieur. Une fois le pont supérieur du navire atteint, une nouvelle présentation devant le premier bureau d’accueil est obligatoire pour vous enregistrer et vous diriger enfin vers le dernier bureau, celui des consultations en traumatologie. Là encore, un guichet, une file de personnes et une longue attente, une très longue attente.. Et enfin, une fois cette épreuve réussie, il ne reste plus qu’à patienter dans la salle d’attente et attendre, attendre, attendre et encore attendre que votre nom apparaisse sur un écran de télévision, que l’on vous appelle enfin pour votre rendez-vous – dans un box – , rendez-vous qui ne durera pas plus de dix minutes.

Tout se passe comme si l’attente avait envahi chaque recoin de cet hôpital et planait au–dessus de la tête du pauvre patient comme un aigle au-dessus de sa proie comme pour l’éprouver et lui faire comprendre qu’à chacune de ses visites, elle sera là, bien là pour éprouver sa patience avec tous ces retards, ces queues interminables, ces salles bondées où jamais personne ne s’excusera pour toutes ces heures perdues. Le public c’est peut-être aussi cela : les meilleurs professeurs, les meilleurs médecins mais un temps passé en salle d’attente toujours trop long. Il paraît même que l’on peut y mourir à force d’avoir trop attendu…

Ibonoco

I WILL WAIT

A large public hospital in eastern Lyon, the day breaks and stretches over a chilly and grey January morning. It is barely eight o’clock and already…

The curious eye of the little patient observes, notes, scrutinizes and notices this complex forming a maze of buildings while trying to find his way around so as not to get lost; he cannot and does not want to arrive late for his inspection visit. Then, he redoubles his efforts and calls on his memory because he knows the place… but the fatigue of a bad night spent suffering is still in him and clings to his body as if to better weight him with his imprint. It is still early and he already feels exhausted, exhausted, broken; he would almost feel dizzy…

So the little patient gets agitated. He is agitated by his own clumsy stroll in crutches, his timid impatience, the pain in his right leg revived by the effect of this infernal and forced morning march, by his endless tribulations in this modern universe, a veritable labyrinth of concrete, metal and glass that stretches before him. It is a city within the city, a state within the state with its local order, rules and protocols. Here, he is not much; he feels himself disappearing into the void of anonymity, the teeming multitude of green or white uniforms, cold, effective and impersonal medicine.

And his gaze gets lost, sinks into this futuristic city that he will cross like a tourist, for the duration of a visit. Deci beyond, a huge car park already well filled, a large entrance whose one of the doors has been sealed in a security context linked to Vigipirate, a huge hall from which we can see below a cloud of men, women, fathers and mothers – with their children – going back and forth in search of a goal. A little further on, you can see a footbridge, another large hall, then another footbridge and finally the Grail: the reception desk for labels… wow! Without them, nothing is possible, no consultation, no care, no nothing! Nada! not even a smile, we are just a pariah, a person without any rights, a social smuggler.

But this crucial stage of the labels is only the beginning of a long journey of the fighter, a long and time-consuming journey of the fighter where patience will be tested until its last entrenchments, until the moment when one will feel this last sling in the temples which sometimes precedes the storm and which then sees the explosion of anger emerge…

Indeed, once the labels are in hand, it is time to go back for a new round of the track towards the elevator to go down to the lower level. And here, once again, there is a reception, that of the radiology department, where you have to queue again after having previously taken a number, your passage number in the queue. Once this ritual is completed and an order of passage in hand, all that remains is to settle peacefully in the waiting room and hope that someone will come and pick you up quickly. This time, the work on the line is well practiced and efficient: nothing to say or repeat… it’s debiting and you already have to take the elevator again – the radio being taken – and go up to the next level. Once the upper deck of the ship is reached, a new presentation in front of the first reception desk is required to check in and finally direct you to the last office, the trauma consultation office. Here again, a counter, a line of people and a long wait, a very long wait… And finally, once this test is successful, all that remains is to wait in the waiting room and wait, wait, wait, wait and wait again until your name appears on a television screen, that you are finally called for your appointment – in a box -, an appointment that will last no more than ten minutes.

It is as if the waiting has invaded every corner of this hospital and hovered above the poor patient’s head like an eagle above his prey as if to test him and make him understand that at each of his visits, he will be there, well there to test his patience with all these delays, these endless queues, these crowded rooms where no one will ever apologize for all these lost hours. The public may also be that: the best teachers, the best doctors but time spent in the waiting room is always too long. It even seems that one can die there because of having waited too long….

Ibonoco

35 commentaires Ajouter un commentaire

  1. marie dit :

    Bonjour John, c’est un très beau texte et très véridique, l’attente est longue , longue et c’est vrai que l’on peut en mourir, une preuve le père de mon gendre entré aux urgences, il était « vieux » 85 ans , on l’ a fait attendre et quand un médecin est venu, il était trop tard pour intervenir… Triste fin. Et puis j’ai été émue pas ce petit garçon , tu as trouvé les bons mots pour le décrire , il me semble que cela sent le vécu, peut-être, je ne veux pas être indiscrète Bisous MTH

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Marie,
      Merci d’avoir eu une pensée pour le père de ton ami décédé alors qu’il attendait son tour aux urgences
      Quant à ma description, écrire c’est toujours dire au moins un peu de soi.
      Amitiés
      Bises
      John

      Aimé par 2 personnes

  2. Dominique dit :

    Un petit garçon seul, forcément perdu dans ce labyrinthe… Serait-ce
    ainsi qu’un homme se setirait dans les dédales un hôpital, examen après examen ?

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    1. Dominique dit :

      … parce que les femmes elles, n’en parlent pas en général. Elle font, et basta. 😉

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      1. ibonoco dit :

        Avec du retard. Basta ! I agree 😉

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    2. ibonoco dit :

      En l’homme,. Il reste pour beaucoup une part d’enfant. Cette dernière réapparaît à certaines occasions.

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  3. C’est très bien décrit.
    Il y a vraiment de quoi se perdre dans le dédale des hôpitaux, et quand, pour des raisons sanitaires (!), on supprime le personnel d’accueil, un patient peut tourner en rond pendant longtemps avant de trouver la bonne salle d’attente !
    Bonne journée, John.

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Jean-Louis,
      On se perd facilement dans ces grosses structures, et ce dès que l’on arrive au parking
      Belle soirée Jean-Louis
      John

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  4. Domi Amouroux dit :

    Un récit qui me parle, moi qui a souvent dû vivre ces attentes. Et en plus, quand il y a de très mauvaises nouvelles… Pendant un long moment, je ne pouvais plus rentrer dans un hôpital sans pleurer. Ensuite, j’ai trouvé une parade : un livre !

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Dominique,
      Le livre est en effet un bon moyen de passer le temps et même d’apprendre dans ce genre de situation. A chaque fois, j’en ai un sous la main.

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        1. ibonoco dit :

          Il faut bien tuer le temps…

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        2. Domi Amouroux dit :

          Bien d’accord…

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  5. Let's Cook dit :

    Hi dear
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    Will follow your page too

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  6. C’est en effet quasiment insupportable ces grands hôpitaux, l’attente mais plus encore cette sorte d’anonymat que l’on y ressent. On y est un numéro parmi tant d’autres et pour se consoler on se dit que celui ci ou celle là est peut être bien plus malade … Malgré tout l’humain a déserté l’hôpital et c’est le plus triste selon moi.
    Belle fin de journée John, pluvieuse par ici. Amitiés.

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    1. ibonoco dit :

      Merci Catherine de ton commentaire. Il rend bien compte de la réalité de l’hôpital aujourd’hui même si, avec cette pandémie, les choses vont peut-être évoluer. En tous cas, il est loin le temps où les médecins étaient les patrons. Aujourd’hui,ce sont des « techniciens ».
      Belle soirée
      Amitiés
      John

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  7. C’est du vécu! Belle description d’un lieu immense où on va se perdre et attendre!

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    1. ibonoco dit :

      Tout à fait ! Mais avec une bonne corde ou un fil d’Ariane, on retrouve la sortie

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  8. Swannaëlle dit :

    Très beau texte et si vrai…il fait remonté certains souvenirs … beau week end 😘🌹

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    1. ibonoco dit :

      Merci Swannaëlle.
      Très beau week-end à toi aussi et peut-être en peinture. J’ai beaucoup aimé ton texte du 1er octobre…

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      1. Swannaëlle dit :

        Merci encore 😘🌹

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  9. Swannaëlle dit :

    Je voulais écrire « remonter » bien sûr 😉

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    1. ibonoco dit :

      J’avais bien noté 😉

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  10. colettedc dit :

    Bonjour John,
    Ce n’est pas la première fois que je lis ce texte mais je le trouve si réel et si bien décrit ; c’est tout à fait cela et, il faut faire avec, hélas !
    Bon lundi,
    Amitiés ❤

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    1. ibonoco dit :

      Merci Colette,
      Oui je republie régulièrement certains textes en essayant parfois de rajouter de petites choses.
      Bon lundi
      Amitiés
      Johb

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  11. Très beau texte, John, profond, même dans les détails, et qui raconte si bien ce parcours patient entre les murs hospitalier souvent inhospitalier. Et l’attente… Le questionnement, et l’attente encore.
    J’y vais d’ailleurs de ce pas, dans quelques jours… Ça ne pouvait pas mieux tomber 🙂
    Je t’embrasse et te souhaite une magnifique soirée !

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    1. ibonoco dit :

      Bonsoir Dom,
      Je te remercie. L’hôpital â l’univers inhospitalier devient, je le crains, le lieu d’accueil de plus en plus de personnes. Il faut espérer qu’il s’humanisera avec le temps et cela ne va pas de soi.
      J’espère que tout ira bien pour toi. ☺️

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      1. Oui, oui, j’en suis certaine 🙂
        A bientôt, John !

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        1. ibonoco dit :

          Je t’en prie.
          Bizzz
          John

          Aimé par 2 personnes

    2. ibonoco dit :

      Je t’embrasse Dom.
      Amitiés
      John

      Aimé par 1 personne

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