Au 12 du quai Romain Rolland

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Fin des années 80, quelque part entre la Presqu’île et les quais de Saône côté 5ème.

En arrivant de la Presqu’île par le rue Grenette, tu files tout droit, toujours tout droit – tu as tout de même le temps, il n’est pas encore dix-huit heures. Tu avances… le regard qui flotte, qui s’égare tranquillement d’un passant à un autre ou qui s’attarde quelque secondes sur les fines courbes d’une jeune femme en bicyclette en train de te dépasser. Tout en marchant et rêvant, tu respires à pleins poumons cet air que tu aimes temps. Il sent bon l’Histoire, la pierre taillée des constructions anciennes, les parfums et accents des différentes immigrations qui ont fait le choix de vivre ici un nouveau départ, une nouvelle liberté. Et toi aussi tu le sens, tu le ressens cet air de liberté qui s’enracine au plus profond de ton être à chacune de tes inspirations…

A présent, tu dépasses la rue Mercière et ses nuées de piétons à la recherche d’un resto ou d’un bar pour l’apéro. Tu poursuis ton chemin et arrives sur le quai Saint-Antoine. La Saône est toujours là. Elle n’a pas bronché ni même cherché à sortir de son lit – cette fois-ci. Ce soir, elle est là comme à son habitude. Elle t’attend ou du moins tu l’imagines. Elle attend comme chaque vendredi que tu empruntes le pont Maréchal Juin qui l’enjambe d’un quai à un autre, te menant ainsi à ta destination sur son autre rive, celle du 5ème arrondissement. La Saône est la gardienne de cette autre partie de la ville, là où tout a commencé : Lugdunum, les martyrs chrétiens de l’époque romaine et aujourd’hui, là où la fièvre du samedi soir dans le bars et les pubs peut se terminer à point d’heures par nuit de grande folie ou d’ivresse. Et dès le matin, on franchira de nouveau la rivière encore endormie pour se rendre du côté de Perrache chez la Mère Vittet pour y déguster une bonne soupe à l’oignon. Une bonne soupe à l’oignon accompagnée de quelques verres de vin rouge jusqu’à midi. Ensuite, chacun rentrera chez soi… c’est promis !

En attendant, toi, tu files toujours droit devant. Tu presses un peu le pas, le service débute à dix-huit heures et tu n’aimes pas arriver en retard. Et puis, il y a du boulot, la mise en place à effectuer, les frigos à remplir, le bar à approvisionner en champagne et autre alcool, il faut être là, présent avec les autres… Au milieu du pont, tu aperçois le palais de justice et ses vingt-quatre colonnes sur ta gauche, la rue de la Baleine devant toi et la circulation des véhicules sur le quai Romain Rolland. Tu aimes beaucoup cette vision panoramique que tu as en traversant ce pont, tu embrasses tout du regard : le Vieux-Lyon, une partie du 2ème et les pentes de la Croix-Rousse en un seul regard. Une fois sur le quai, tu marques un bref instant avant de descendre quelques marches près du parking Saint-Jean, à l’endroit où se tient le Marché de la Création le dimanche matin. Tu inspires encore une fois bien fort et c’est parti !

Tu traverses et tu entres au 12 du quai Romain Rolland ; la Vieille Rhumerie est un pub de nuit qui ouvre ses portes en fin d’après-midi et ce jusqu’à l’aube, le week-end. La service sera long et la nuit encore plus longue. Il t’en faudra des heures et des heures à porter des plateaux de cocktails et d’alcools dans une ambiance enfumée, tout ça pour gagner 400 francs plus les pourboire par soir. Et il t’en faudra ensuite, des heures et des heures de sommeil pour récupérer un peu et reprendre le lundi matin le chemin des cours. Mais tu aimes la nuit, son grain de folie, quand tout est gris et que tout se confond et qu’il n’y a plus vraiment de barrière sociales. Tu observes toutes ces personnes qui le temps d’un verre à cinquante francs semblent avoir acheté le pub, la ville ou l’univers. Tu aimes discuter pendant ton service avec tous ces patrons de resto ou de bar qui vers 19h00 viennent prendre un verre ou deux avec Josette ta patronne et Philippe, le barman. Tu aimes cette ambiance trompeuse de la nuit qui sent bon le tabac froid, l’amour éphémère, l’alcool et qui parfois se termine tragiquement au petit matin pour certains. Tu aimes ces moments de vie suspendus entre deux journées, ses moments de nuit qui s’étirent jusqu’à ce que tu termines ton service, épuisé et en te jurant que cette fois, c’était la dernière fois ! que tu bossais comme un con pendant que tes potes s’amusaient. Mais voilà, tu aimes ces petits extras à 400 francs la soirée, tu aimes cette mixité sociale d’un soir qui parfois se prolonge bien au-delà de la nuit. Tu sais qu’au fond de toi, tout au fond de toi que tu n’en as pas terminé avec la nuit, elle ne t’a pas encore révélé tous ses secrets et mystères ni sa magie. Alors, tu sais déjà que tu reviendras la semaine prochaine, à la même heure, au même endroit au 12 du quai Romain Rolland.

 

 

15 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Merci pour cette belle lecture amicalement

    Aimé par 1 personne

  2. yannucoj dit :

    Un simple « je me souviens » et c’est tout un pan de vie qui se déroule, toute une vie qui renait !

    Depuis lors, la rhumerie a changé de proprio, c’est à présent le Kelly S irish pub.
    Avec le bar « Les fleurs du malt » à proximité, pour les connaisseurs !
    Quelques bonnes adresses à Lyon, quand même !

    *Rita Mitsouko / Sparks « Singing In The Shower » (1994) ça aussi, ça fait du bien par où ça passe !

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    1. ibonoco dit :

      Oui, je suis passé devant le Kelly’s. Un jour, peut-être que je m’y arrêterai.
      Les Rita Mitsouko et les Sparks, c’est vrai que ça fait vraiment du bien. Une autre époque.

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  3. marronbleu dit :

    400, 50 francs. Un mot, comme un légume oublié. Merci.

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    1. ibonoco dit :

      Un mot presque d’un autre siècle…

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      1. marronbleu dit :

        À protéger, espèce lexicale en voie de disparition.

        Aimé par 1 personne

      2. ibonoco dit :

        On va une société de protection lexicale. 😊

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  4. karouge dit :

    Cela donne envie entre autres, d’aller vérifier le nombre (24) de colonnes du palais de Justice, de traverser la Saône (un chapeau sur la tête,et sur l’eau, l’o de la Saône bien sûr), bref de visiter Lyon (que je ne connais pas), doté de cet aimable guide que je viens de lire avec gourmandise !

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    1. ibonoco dit :

      Et bien, viens visiter Lugdunum. Elle est plus hospitalière qu’on ne le dit. Merci à toi.

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  5. fran_84 dit :

    Cela a réveillé des souvenirs vieux de trente ans. Merci

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    1. ibonoco dit :

      Et merci à vous également. Peut-être que j’écrirai la suite. 😊

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  6. Venus dit :

    Merci pour cette fenêtre ouverte. Touchante votre écriture

    Aimé par 2 personnes

    1. ibonoco dit :

      Et merci de prendre le temps de lire ces quelques lignes et d’échanger.

      Aimé par 1 personne

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