Tears for Fears – Change
Le vieil homme, devenu bossu, plus que voûté par le poids des années qu’il portait sur ses épaules à la façon d’un Bougnat et son sac de charbon, la peau toute fripée par l’usure des intempéries de sa vie, le regard comme perdu au fond de lui-même, immergé dans ses lointains souvenirs tout en semblant regarder au loin cette mer d’huile au parfum d’iode qui l’avait rendu autrefois si heureux dans son enfance, tellement heureux, restait assis là, pendant des heures, sans broncher, sur cette chaise bleue de la Promenade des Anglais.
Et chaque matin, dès l’aurore, le même rituel… Nice s’éveillait dans la fraîcheur éphémère d’une journée qui deviendra torride, et lui revenait reprendre sa place – toujours la même, sur la même chaise bleue – comme si le temps tournait en boucle pour le retenir prisonnier, le garder en vie et l’empêcher de rejoindre un lendemain qui sentait la fin, sa propre fin…
Depuis fort longtemps déjà, il portait en lui ce drôle de sentiment au goût aigre d’avoir gaspillé, tant gaspillé, tout gâché… tous ces précieux instants, ces petits fragments de temps qui mis bout à bout construisent une belle vie remplie de joie, de douceur et de bonheur. À la place, il lui restait dans le fond de la gorge un arrière‑goût d’inachevé, d’insatisfaction, d’amertume ridant son âme toujours plus, tout comme le soleil avait flétri, ratatiné la peau de son visage au fil des années.
Avait-il été seulement heureux un seul jour de son existence ? De cela, il n’en avait rien, plus rien. Il n’en avait plus aucun souvenir, ni même le souvenir d’un souvenir ou l’écho lointain d’un coeur qui palpite au rythme d’une nuit passionnée où l’amour devient réalité. Pourtant, il avait aimé, il le savait, il en était certain mais c’était si loin, trop loin, dans une autre vie peut-être…
Le vieil homme tout voûté, assis sur sa chaise bleue, fouillait dans ses souvenirs comme pour mieux comprendre comment il en était arrivé là, comment il avait pu se faire surprendre par ce temps qui passait, qui passe et qui passera demain lorsque lui-même aura trépassé.
Comment ? Pourquoi ? Il avait merdé et n’avait rien compris ou n’avait rien voulu comprendre. Il s’était peu à peu fermé aux autres, était devenu têtu comme une mule ou trop con avec ses certitudes,.. Il n’avait pas su écouter les autres ni se taire pour écouter le silence, ce fameux silence dont il paraît qu’il est propice à l’introspection. Il n’avait pas su faire de son ignorance la source même de sa connaissance et avancer ainsi sur un chemin de vie plus épicé, plus coloré, harmonieux, et embrasser sa propre vie sur les deux joues. Il avait merdé ! Et ça ! il avait su le faire et comme un maître réalisant son chef d’oeuvre.
Non sans efforts de concentration afin de dégager cette brume empreinte de tristesse et mélancolie qui envahissait à présent son esprit et tout son être, il se rappela qu’il avait passé quasi toue sa vie à courir comme une bourrique… après le temps, après lui-même, après l’argent, après les autres, ses amis, ses ennemis, ses enfants, ses impôts…
Il l’avait parcouru dans tous les sens, cette vie, sans jamais s’arrêter, du matin au soir, de midi à minuit jusqu’à s’en faire exploser les poumons et le cerveau, et en en retournant chaque pierre comme pour mieux y découvrir – bien caché par l’ombre de l’empreinte laissée par celles-ci – sur le sol un trésor ou de l’or : le sel de sa vie, son destin, la raison de son existence, l’aventure sans cesse renouvelée de chacune de ses journées qui seraient – et il en était certain – pour toujours ensoleillées par un optimisme et une joie intérieure débordante.
Mais lui qui voulait vivre, respirer et rire comme tout le monde ne se doutait pas alors que cette vie qu’il voulait simple et si belle fut si compliquée et terrible par moments. Il recherchait le bonheur, et il trouva la tristesse de l’âme, celle des jours sans poésie, celle des matins sans rosée.
Toute sa vie n’aura été qu’une grande course, un affolement permanent le menant d’une idée à une illusion, d’un rêve à un cauchemar. Demain, il en était certain, il quitterait la scène, la piste aux étoiles pour aller rejoindre un ailleurs sans aucun retour possible alors que sa vie n’aura été qu’une trajectoire accidentée et inutile. Il en était certain !
John Ibonoco
Tears for Fears – Change
The old man, now hunchbacked, more than stooped by the weight of the years that he carried on his shoulders like a Bougnat and his coal sack, his skin all crumpled by the wear and tear of his life, his gaze as if lost in the depths of himself, immersed in his distant memories while seeming to gaze out over the iodine-scented sea of oil that had once made him so happy as a child, so very happy, he would sit there for hours, without flinching, on that blue chair on the Promenade des Anglais.
And every morning, at dawn, the same ritual… Nice would awaken to the fleeting freshness of a day that would become torrid, and he would return to his place – always the same one, on the same blue chair – as if time were spinning in a loop to hold him prisoner, to keep him alive and prevent him from joining a tomorrow that smacked of the end, his own end…
For a very long time now, he’d been carrying around that strange, sour feeling of having wasted, wasted so much, wasted everything… all those precious moments, those little fragments of time that, put end to end, build up a beautiful life filled with joy, sweetness and happiness. Atla place, there remained in the back of his throat a back‑taste of unfinished business, of dissatisfaction, of bitterness wrinkling his soul more and more, just as the sun had withered,shrivelled the skin of his face over the years.
Had he ever been happy for a single day in his life? Of that, he had nothing, nothing left. He had no memory of it, not even the memory of a memory or the distant echo of a heart beating to the rhythm of a passionate night when love becomes reality. Yet he had loved, he knew it, he was certain of it, but it was so far away, too far away, in another life perhaps…
The stooped old man, sitting in his blue chair, rummaged through his memories as if to better understand how he’d come to this point, how he’d been taken by surprise by the passage of time, which is passing and will pass tomorrow when he himself has passed away.
How? How? Why? He had screwed up and understood nothing or wanted to understand nothing. He’d gradually closed himself off to others, become stubborn as a mule or too stupid with his certainties… He didn’t know how to listen to others, or how to shut up and listen to the silence, the famous silence that is said to be conducive to introspection. He hadn’t known how to make his ignorance the very source of his knowledge and thus move forward on a spicier, more colorful, harmonious path of life, and embrace his own life on both cheeks. He’d screwed up! And he’d done it like a master at his masterpiece.
Not without an effort of concentration to clear the haze of sadness and melancholy that now invaded his mind and his whole being, he remembered that he had spent most of his life running like a madman… after time, after himself, after money, after others, his friends, his enemies, his children, his taxes…
He had traveled this life in every direction, without ever stopping, from morning to night, from noon to midnight, until his lungs and brain exploded, turning over every stone as if to discover – well hidden by the shadow of the imprint they left on the ground – a treasure or gold: the salt of his life, his destiny, the reason for his existence, the ever-renewed adventure of each of his days, which he was certain would be forever brightened by optimism and overflowing inner joy.
But he, who wanted to live, breathe and laugh like everyone else, had no idea that this life he wanted to be so simple and beautiful was so complicated and terrible at times. He was looking for happiness, and he found the sadness of the soul, the sadness of days without poetry, of mornings without dew.
His whole life had been one big race, a permanent panic leading him from an idea to an illusion, from a dream to a nightmare. Tomorrow, he was certain, he’d leave the stage, the starry dance floor, to join an elsewhere with no possible way back, when his life had been nothing but an uneven and pointless trajectory. He was sure of it!
John Ibonoco
Splendide !
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Merci Isabelle
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💙
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❤️❤️. Deux coeurs ce soir
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C’est triste de se sentir ainsi. Très bien écrit et émouvant je trouve. Bonne soirée 😊
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Merci Gyslaine. Ce n’est pas toujours ainsi. Il s’agit surtout d’une interprétation d’une situation qui se confond avec mes propres turpitudes.
Bonne soirée
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Cette terrible impression d’avoir passé à côté des choses simples de la vie et de n’avoir pas pu saisir les petits bonheurs au jour le jour ! Je pense que les personnes trop « cérébrales » ont ce genre de ressenti ! trop de questionnements, trop d’auto-analyse ! pas de lâcher prise……….. Belle soirée John
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Bonjour Hélène,
J’espère que dans quelques années, je n’aurai pas cette impression. J’y pense souvent. Belle journée
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Et oui essayer de rester équilibré ce n’est évident comme le montre aussi ta photo John …
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C’est si juste et en même temps très sombre. Même les ratés d’une vie contiennent de petits bonheurs… du moins pour moi. Je suis vieillissante et depuis peu, ce qui me semble évident, c’est que je n’ai plus de temps à perdre. Il faut créer, chanter, sourire, rire, lire, visiter la vie pour la trouver savoureuse. Jusqu’au bout, je veux vivre.
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