Quand la nuit nous appartenait
Rock To The Beat (Original Club Mix 1988)
Coucher au fil de la plume des instants de vie, des fragments de souvenirs qui affleurent brièvement à la surface de ma conscience n’est pas chose aisée. Il suffit d’une simple discussion autour d’un café le matin, d’un court échange au sujet d’un titre musical, pour que toutes ces pensées enfouies, délavées par le temps, remontent soudain à la surface de l’eau – le temps d’une bouffée d’air – avant de replonger aussitôt dans les abysses obscurs de ma mémoire.
Des voix d’un autre temps, des rires oubliés, du sable fin roulée par les vaguelettes d’une au tiède d’un bleu turquoise, un peu plus loin les quais de Saône et ses pubs de nuit – enfumés, cosy, ouvrant jusqu’à point d’heure le week-end et où tout devient possible. La nuit enveloppe la ville et ses noctambules de ses mystères et fantasmes jusqu’au petit matin. Mais d’ici là, l’illusoire se fait réalité : le tutoiement se fait moins discret, comme si la nuit égalisait à la truelle toutes les différences, inégalités sociales, ne laissant place qu’à un moment hors du temps, suspendu entre la clarté vespérale et les premiers rayons de soleil timides.
12 rue René Laynaud, la Petite Taverne – sur les pentes de la Croix-Rousse dans le premier arrondissement de Lyon. Discothèque gay emblématique de la ville où tout un monde de fêtards convergeait vers 4 ou 5 heures du matin, en semaine et le week-end. On y retrouvait souvent les mêmes têtes en fin de soirée que l’on avait pu croiser à l’apéro dans tel ou tel établissement : au Chantacot, à la Vielle Rhumerie, au pub de la Baleine, le Florian, le Solas et autres temples de la fête en continu aujourd’hui disparus mais encore bien vivants dans les mémoires lyonnaises.
Après une virée des bars et pubs de nuit, un passage à la Petite Taverne s’imposait – le temps de boire un ou deux verres de gin-tonics, de croiser quelques amis travelos qui avaient fini de tapiner sur les quais du Rhône, la barbe naissante et la perruque de travers… On y était accueilli toujours très chaleureusement. Tout le monde coudoyait out le monde, de l’étudiant au PDG, de l’artisan au patron de resto, de l’étudiant au travelo au grand coeur.
Arrivé à sa hauteur, la Claudia t’attrapait, te mettait un verre de gin pur à la bouche tandis que, de l’autre main, elle te collait la tête entre ses seins — signe suprême de sympathie pour dire qu’à cette heure, on acceptait tout le monde sans discrimination, hétéros comme homos ou lesbiennes : un seul drapeau, vivre, s’amuser en cette période de récession économique des années 80. C’était Lyon dans toute sa splendeur : une explosion de lieux proposant une atmosphère festive et conviviale.
Et dès potron-minet, c’était la redescente vers les quais de Saône côté presqu’île, le temps de dévaler en 4 x 4 les marches piétonnes ses pentes, en se marrant, inconscient d’un monde en perpétuelle évolution, inconscient du fait de descendre comme des fous dangereux. Et pour prolonger la nuit, on allait se caler l’estomac d’une escalope à la crème et des frites au Café des Marchés ou de la Passerelle – sans oublier le pot lyonnais.
John Ibonoco
John Ibonoco est écrivain-blogueur et créateur de News from Ibonoco, un espace d’écriture où fragments, poèmes, notes et musiques se répondent au fil des jours. Il y explore une ligne simple : dire le réel sans détour, accueillir l’émotion sans en faire trop, chercher ce point fragile où l’intime rencontre le monde.
Ses textes, courts et précis, avancent avec une sobriété assumée. Il écrit en français et en anglais, passant de l’une à l’autre pour ajuster rythme, souffle et image, comme on règle la lumière autour d’une scène qu’on veut juste.
News from Ibonoco se lit comme un carnet en mouvement : séries récurrentes, portraits, traductions, pièces originales, parfois accompagnés d’images, de musiques ou d’inédits qui élargissent le cadre.
Son objectif reste modeste mais clair : écrire pour éclairer, relier, transmettre. Chercher des mots qui aident à comprendre ce que nous traversons — ici, maintenant — et à en faire quelque chose de vivant.
When the City Belonged to Us
Rock To The Beat (Original Club Mix 1988)
Writing down, as the pen moves, moments of life — fragments of memories briefly rising to the surface of my consciousness — is no easy task. All it takes is a simple morning conversation over coffee, a quick exchange about a song, for those buried thoughts, faded by time, to suddenly rise back to the surface — just long enough for a breath of air — before sinking again into the dark depths of my memory.
Voices from another time, forgotten laughter, fine sand rolling beneath small waves in warm turquoise water; a little farther away, the banks of the Saône River and its late-night pubs — smoky, cozy places open until unreasonable hours on weekends, where anything could happen. Night wrapped the city and its wanderers in mystery and fantasy until dawn. Until then, illusion became reality: formality faded, familiarity took over, as if the night itself leveled every difference, every social boundary, leaving only a suspended moment outside time, balanced between evening light and the first shy rays of morning.
12 rue René Laynaud — La Petite Taverne, perched on the slopes of Croix-Rousse in Lyon’s first arrondissement. An iconic gay nightclub where crowds of partygoers converged around four or five in the morning, weekdays and weekends alike. You would often run into the same faces you had already seen earlier during drinks somewhere else — at Le Chantacot, La Vieille Rhumerie, the Baleine Pub, Le Florian, Le Solas — temples of nonstop celebration now gone, yet still alive in Lyon’s collective memory.
After a long crawl through bars and night pubs, a stop at La Petite Taverne was inevitable — time for one or two gin and tonics, for bumping into a few trans friends who had just finished working the Rhône riverbanks, stubble showing, wigs slightly crooked. The welcome was always warm. Everyone mixed with everyone else: students and CEOs, craftsmen and restaurant owners, students and big-hearted drag queens alike.
As soon as you got close, Claudia would grab you, press a glass of straight gin to your lips while, with her other hand, pulling your head against her chest — the ultimate gesture of affection, a way of saying that at that hour everyone was welcome, no discrimination: straight, gay, lesbian — one single flag only, to live and to have fun during the economic recession of the 1980s. That was Lyon in all its glory: an explosion of places offering a festive, generous, deeply convivial atmosphere.
And at the crack of dawn came the descent back toward the Saône riverbanks on the Presqu’île side, racing down the steep pedestrian steps like we were driving a four-wheel drive, laughing, unaware of a world constantly changing, unaware of how recklessly alive we were. And to stretch the night just a little longer, we would settle our stomachs with a cream-sauce escalope and fries at Café des Marchés or La Passerelle — never forgetting the traditional Lyonnais pot of wine.
John Ibonoco
John Ibonoco is a writer and blogger, and the creator of News from Ibonoco—a space where fragments, poems, notes, and music speak to one another as the days unfold. His work follows a simple line: telling things as they are, giving emotion its place without excess, and exploring that delicate point where the personal meets the world.
His texts are concise and intentional, written with a steady, understated voice. He writes in both French and English, moving between the two to refine rhythm, imagery, and breath—much like adjusting the light around a scene to make it true.
His aim is modest yet clear: to write in order to illuminate, connect, and pass something on. To offer words that help make sense of what we live through—here, now—and to turn it into something alive.
News from Ibonoco reads like a living notebook: recurring series, portraits, translations, and original pieces, sometimes accompanied by images or unpublished material that broaden the frame.
Les folles nuits lyonnaises !
Sur un beat comme celui-la et avec les éclairages ad hoc, c’était la transe assurée autant que je puisse m’en souvenir 🙂 bon week end John
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