Où est passé le petit garçon ?
Miles Davis – So What
Je pars à sa recherche… Je cours dans tous les sens, affolé. Je tremble : j’ai peur… Paniqué, je regarde rapidement à droite, puis à gauche : je ne vois rien, juste le vide, un vide noir et froid, glaçant. Je ne vois rien ! Il s’est envolé, évanoui mais je le cherche encore et encore. Mais où est donc passé l’enfant ? J’avais pourtant promis que je ne le quitterais pas des yeux, que jamais je ne le perdrais. J’avais fait le serment de ne jamais m’éloigner de lui, de toujours veiller sur son destin, d’être présent à chacun de ses pas, de ses anniversaires. J’avais promis, juré ! Certaines promesses sont apparemment très difficiles à tenir car je l’ai perdu, je l’ai perdu depuis fort longtemps et je ne m’en suis même pas rendu compte. J’ai même fini par totalement l’oublier. Les nuits, les unes après les autres comme des vaguelettes s’échouant sur le sable, l’ont effacé de mes souvenirs. Et les jours ont passé – furtifs comme des songes – les uns après les autres et lavé ma mémoire du moindre souvenir de son aspect, de sa présence, de sa chaleur ou même de son innocence.
Alors, je pars à sa recherche. Je m’assieds, je me calme, je respire enfin plus lentement. Ça va mieux, bien mieux. En moi, je commence à entendre le silence. Et il me semble qu’au bout de quelques instants tout disparaît autour de moi pour laisser place à un grand écran de cinéma sur lequel des images apparaissent pêle-mêle, se mélangent pour raconter une histoire sans chronologie, sans début ni fin. Je me concentre sur les scènes et j’aperçois l’enfant assis sagement sur son banc de bois, ses stylos et crayons bien rangés près de l’encrier, croisant et décroisant sans cesse ses jambes en attendant l’heure de la récréation. A présent, je reconnais cet instituteur sévère en blouse grise, les cheveux coupés courts style militaire, les yeux gris, des lunettes en métal posées sur son nez aux carreaux épais. Après avoir fait venir l’écolier à son bureau et avoir retiré son alliance afin de ne pas laisser de traces sur cet épiderme encore souple mais rosi par la honte, il lui distribue généreusement une paire de gifles éducatives devant tous ses camarades. Une fois la baffe administrée, le gamin s’en retourne alors tout penaud à sa petite place en serrant le poing, les joues toutes chaudes, portant encore l’empreinte des mains de son bourreau tout en se retenant de pleurer au milieu des moqueries de ses copains…
Je reste assis, bien assis et accroché au fauteuil. Ma respiration suit maintenant le rythme du flot des images qui se poussent les unes les autres pour figurer en haut de l’affiche. Et lui, il est là, bien là, sur l’écran. Il est ce petit garçon rêveur, les cheveux balayés par un vent léger, le visage réchauffé par ce doux soleil d ‘octobre et s’imprégnant pour la vie de ce parfum d’automne. Alors qu’il s’apprête à rejoindre ses copains en bas de chez lui, il regarde du haut des marches de son immeuble, droit devant lui, avec une joie indicible et toute enfantine, les terrains de jeu devant lui. Il inspire fortement deux ou trois fois à pleins poumons comme pour garder en lui cet instant, comme s’il savait su que tout cela ne durerait pas toute la vie. Puis, après l’avoir capturé dans ses alvéoles pulmonaires et avoir imprimé sa mémoire argentique de l’univers qui s’offre à lui, il dévale les marches quatre à quatre pour aller se fondre dans l’insouciance de l’enfance parmi les autres petites têtes emplies de rêves et de gaîté…
Quelques images plus loin, le petit garçon est en bicyclette pédalant après les étincelles du destin portant son petit frère sur mon porte-bagages. Il doit avoir à peine huit ans. Tous deux traversent toute la ville – en cachette de leurs parents – afin d’acheter des pétards à mèches et des fusées pour le 14 juillet. Le magasin à atteindre – Le Hall de la Presse – est situé en bordure de la place du marché du dimanche matin. Dans leurs poches, ils ont réuni toutes leurs économies : la somme n’est pas élevée mais cela devrait suffire. A l’intérieur de ce commerce, on y trouve de tout : des maquettes d’avions et de chars à monter, des petits pots de peinture Heller pour maquettes, des Malabars à vingt centimes, des paquets de chewing-gum Hollywood à un franc vingt, des albums et figurines Panini, et les fameux précieux pétards et feux d’artifice. L’affaire est dans le sac, il leur faut rentrer. Mais il fait déjà très chaud en ce début d’après-midi pour les gamins du quartier. Un soleil de plomb sur des têtes de plomb ; un soleil de plomb sur des cerveaux en ébullition, et en route pour l’aventure à la recherche d’une boisson bien fraîche. Un Coca bien frais à la station service ELF ou BP du coin fera l’affaire… Ah ! Quelle invention – pour des gosses – que cette machine qui distribue des bouteilles de Coca en verre bien glacées…
J’ai retrouvé l’enfant, ce petit garçon que j’avais promis de protéger. Il est là tout près de moi, assis près de mon cœur. Il rêve. Il rêve de demain. Il rêve que demain sera beau pour toujours. On est à la période des cerises. Le garçon de dix ou douze ans monte à l’arbre pour ne faire qu’un avec lui, sentir le doux vent de juin lui caresser le visage tout en observant le monde d’en haut, de tout là-haut où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Demain, j’en suis certain, il fera beau !
John Ibonoco
Where did the little boy go?
Miles Davis – So What
I set out to search for him… I’m running everywhere, frantic, lost. I’m shaking—I’m scared… Panicked, I dart my eyes to the right, then the left: nothing. Nothing but emptiness, a void that’s black and cold, bone-chilling. I see nothing! He’s vanished, disappeared, but I keep searching, again and again. Where could the child have gone? I had promised I would never let him out of my sight, that I’d never lose him. I swore I’d never stray from his side—that I’d always guard his fate, that I’d be there for every step, every birthday. I promised—I swore! But some promises, it seems, are just too hard to keep, because I lost him. I lost him long ago, and I didn’t even realize. Eventually, I forgot him completely. The nights, rolling in one after another like little waves breaking on the sand, washed him away from my memory. And the days passed—fleeting as dreams—and wiped away every trace of his face, his presence, his warmth, or even his innocence.
So, now I search for him again. I sit down, calm myself, breathe—at last—more slowly. It gets better, so much better. Within me, I start to hear silence. And suddenly, after a few moments, everything around me fades away and gives place to a big movie screen, where images flicker at random, blending together to tell a story without chronology, without beginning or end. I focus on the scenes and there he is: the child, sitting quietly on his wooden bench, pens and pencils neatly lined up beside the inkwell, crossing and uncrossing his legs over and over, waiting for recess to begin. Now, I recognize the strict teacher in his gray coat, hair cropped military short, steel-gray eyes behind thick metal-framed glasses. He calls the boy to his desk, slips off his wedding ring so as not to leave a mark on that young skin—already pink with shame—and delivers a generous pair of corrective slaps, right there in front of everyone. Once the blow is struck, the kid shuffles back to his seat, blushing and clenching his fists, his cheeks burning with the imprint of his tormentor’s hands, fighting back tears as his classmates snicker around him…
I stay seated, clinging to the chair. My breathing falls into rhythm with the flow of images, one pushing aside another to take center stage. There he is—right there, on the screen. The dreamy little boy, hair tousled by a gentle breeze, face warmed by the soft October sun, soaking in the scents of autumn for life. As he’s about to join his friends below the building, he pauses at the top of the steps, looking out with a joy so innocent, so pure—a child’s delight—at the playground before him. He takes two or three deep breaths, as if to hold that moment in forever, as if he already knows nothing lasts forever. Then, after capturing it in his lungs and imprinting it like a silver photograph on his mind, he bounds down the steps four at a time, plunging into the carefree world of childhood among all the other little heads filled with dreams and laughter…
A few scenes later, the little boy rides a bike, chasing destiny’s sparks, his kid brother perched on the back rack. He can’t be more than eight. Together they cross the entire town—in secret from their parents—to buy firecrackers and rockets for the Fourth of July. The store—The News Hall—sits on the edge of the Sunday market square. They pooled all their savings: it’s not much, but enough. Inside, you can find anything: airplane and tank model kits, tiny tins of Heller paint, twenty-cent bubblegum, Hollywood gum packs, Panini sticker albums and figurines, and—most precious of all—the fireworks and firecrackers. The deal’s done; time to head home. But it’s already oven-hot in the neighborhood. A leaden sun on leaden heads. A leaden sun on boiling brains, and off they go seeking a cold drink. An ice-cold Coke from the ELF or BP gas station machine on the corner—what an invention for kids! That machine that handed out frosty glass Coke bottles…
I’ve found the child again, the little boy I promised to shield. He’s so close to me now, sitting right beside my heart. He’s dreaming. Dreaming of tomorrow. Dreaming that tomorrow will always be beautiful. It’s cherry season. The boy, ten or twelve, climbs up into a tree, becomes one with it, feeling the gentle June wind caress his face, watching the world from high above, way up there where “all is order and beauty, luxury, calm and voluptuousness.” Tomorrow, I know for sure, the sun will shine!
John Ibonoco
Wow, a great read, a great story.
J’aimeAimé par 2 personnes
Thank my Friend. Merci mon ami.
John
J’aimeJ’aime
SUPER, John ! Bonne poursuite de cette soirée ! Amitiés
J’aimeAimé par 1 personne
Hello Colette,
Bonne journée en ce beau début d’août.
Amitiés
John
J’aimeAimé par 1 personne