At 12 du quai Romain Rolland

img_20171004_1937392543267342247059264.jpg

 

(Réédition du 18 octobre 2018 et du 7 août 2019)

 

 

Au 12 du quai Romain Rolland

Fin des années 80, quelque part entre la Presqu’île et les quais de Saône côté 5ème.

En arrivant de la Presqu’île par le rue Grenette, tu files tout droit, toujours tout droit – tu as tout de même le temps, il n’est pas encore dix-huit heures. Tu avances… le regard qui flotte, qui s’égare tranquillement d’un passant à un autre ou qui s’attarde quelque secondes sur les fines courbes d’une jeune femme en bicyclette en train de te dépasser. Tout en marchant et rêvant, tu respires à pleins poumons cet air que tu aimes temps. Il sent bon l’Histoire, la pierre taillée des constructions anciennes, les parfums et accents des différentes immigrations qui ont fait le choix de vivre ici un nouveau départ, une nouvelle liberté. Et toi aussi tu le sens, tu le ressens cet air de liberté qui s’enracine au plus profond de ton être à chacune de tes inspirations…

A présent, tu dépasses la rue Mercière et ses nuées de piétons à la recherche d’un resto ou d’un bar pour l’apéro. Tu poursuis ton chemin et arrives sur le quai Saint-Antoine. La Saône est toujours là. Elle n’a pas bronché ni même cherché à sortir de son lit – cette fois-ci. Ce soir, elle est là comme à son habitude. Elle t’attend ou du moins tu l’imagines. Elle attend comme chaque vendredi que tu empruntes le pont Maréchal Juin qui l’enjambe d’un quai à un autre, te menant ainsi à ta destination sur son autre rive, celle du 5ème arrondissement. La Saône est la gardienne de cette autre partie de la ville, là où tout a commencé : Lugdunum, les martyrs chrétiens de l’époque romaine et aujourd’hui, là où la fièvre du samedi soir dans le bars et les pubs peut se terminer à point d’heures par nuit de grande folie ou d’ivresse. Et dès le matin, on franchira de nouveau la rivière encore endormie pour se rendre du côté de Perrache chez la Mère Vittet pour y déguster une bonne soupe à l’oignon. Une bonne soupe à l’oignon accompagnée de quelques verres de vin rouge jusqu’à midi. Ensuite, chacun rentrera chez soi… c’est promis !

En attendant, toi, tu files toujours droit devant. Tu presses un peu le pas, le service débute à dix-huit heures et tu n’aimes pas arriver en retard. Et puis, il y a du boulot, la mise en place à effectuer, les frigos à remplir, le bar à approvisionner en champagne et autre alcool, il faut être là, présent avec les autres… Au milieu du pont, tu aperçois le palais de justice et ses vingt-quatre colonnes sur ta gauche, la rue de la Baleine devant toi et la circulation des véhicules sur le quai Romain Rolland. Tu aimes beaucoup cette vision panoramique que tu as en traversant ce pont, tu embrasses tout du regard : le Vieux-Lyon, une partie du 2ème et les pentes de la Croix-Rousse en un seul regard. Une fois sur le quai, tu marques un bref instant avant de descendre quelques marches près du parking Saint-Jean, à l’endroit où se tient le Marché de la Création le dimanche matin. Tu inspires encore une fois bien fort et c’est parti !

Tu traverses et tu entres au 12 du quai Romain Rolland ; la Vieille Rhumerie est un pub de nuit qui ouvre ses portes en fin d’après-midi et ce jusqu’à l’aube, le week-end. La service sera long et la nuit encore plus longue. Il t’en faudra des heures et des heures à porter des plateaux de cocktails et d’alcools dans une ambiance enfumée, tout ça pour gagner 400 francs plus les pourboire par soir. Et il t’en faudra ensuite, des heures et des heures de sommeil pour récupérer un peu et reprendre le lundi matin le chemin des cours. Mais tu aimes la nuit, son grain de folie, quand tout est gris et que tout se confond et qu’il n’y a plus vraiment de barrière sociales.

Tu observes toutes ces personnes qui le temps d’un verre à cinquante francs semblent avoir acheté le pub, la ville ou l’univers. Tu aimes discuter pendant ton service avec tous ces patrons de resto ou de bar qui vers 19h00 viennent prendre un verre ou deux avec Josette ta patronne et Philippe, le barman. Tu aimes cette ambiance trompeuse de la nuit qui sent bon le tabac froid, l’amour éphémère, l’alcool et qui parfois se termine tragiquement au petit matin pour certains. Tu aimes ces moments de vie suspendus entre deux journées, ses moments de nuit qui s’étirent jusqu’à ce que tu termines ton service, épuisé et en te jurant que cette fois, c’était la dernière fois ! que tu bossais comme un con pendant que tes potes s’amusaient. Mais voilà, tu aimes ces petits extras à 400 francs la soirée, tu aimes cette mixité sociale d’un soir qui parfois se prolonge bien au-delà de la nuit. Tu sais qu’au fond de toi, tout au fond de toi que tu n’en as pas terminé avec la nuit, elle ne t’a pas encore révélé tous ses secrets et mystères ni sa magie. Alors, tu sais déjà que tu reviendras la semaine prochaine, à la même heure, au même endroit au 12 du quai Romain Rolland.

Ibonoco

At 12 du quai Romain Rolland

End of the 80’s, somewhere between the Presqu’île and the quays of Saône on the 5th side.

Coming from the Presqu’île via rue Grenette, you go straight ahead, always straight ahead – you still have time, it’s not yet six o’clock. You walk forward… your gaze floating, wandering quietly from one passer-by to another or lingering for a few seconds on the fine curves of a young woman on a bicycle passing you. As you walk and dream, you breathe in the air you love time. It smells of History, the cut stone of old buildings, the perfumes and accents of the different immigrants who have chosen to live here a new beginning, a new freedom. And you also feel it, you feel it, this air of freedom that is rooted in the depths of your being with each of your inspirations…

Now, you go beyond Mercière Street and its swarms of pedestrians looking for a restaurant or a bar for an aperitif. You continue on your way and arrive at the Quai Saint-Antoine. The Saône is still there. She didn’t flinch or even try to get out of bed – this time. Tonight, she’s here as usual. She’s waiting for you, or at least you can imagine it. She’s waiting, as she does every Friday, for you to take the Maréchal Juin bridge that spans her from one quay to another, taking you to your destination on her other bank, that of the 5th arrondissement. The Saône is the guardian of this other part of the city, where it all began: Lugdunum, the Christian martyrs of Roman times and today, where Saturday night fever in bars and pubs can end at the point of noon on a night of great madness or drunkenness. And in the morning, one will cross the river again while still asleep to go to the Perrache side to Mother Vittet’s house to taste a good onion soup. A good onion soup accompanied by a few glasses of red wine until noon. Then everyone will go home… I promise!

In the meantime, you always go straight ahead. You hurry a little, the service starts at six o’clock and you don’t like to be late. And then there’s work to be done, the setting up to be done, the fridges to be filled, the bar to be stocked with champagne and other alcohol, you have to be there, present with the others… In the middle of the bridge, you can see the courthouse and its twenty-four columns on your left, the Rue de la Baleine in front of you and the traffic on the Quai Romain Rolland. You really like this panoramic vision you have when you cross the bridge, you can see everything with your eyes: Old Lyon, part of the 2nd and the slopes of the Croix-Rousse in one glance. Once on the quay, you take a brief moment before going down a few steps near the Saint-Jean car park, where the Marché de la Création is held on Sunday morning. You take another deep breath and off you go!

You cross and enter at 12 quai Romain Rolland; the Vieille Rhumerie is a night pub that opens its doors in the late afternoon until dawn on weekends. The service will be long and the night even longer. It will take you hours and hours carrying trays of cocktails and spirits in a smoky atmosphere, all to earn 400 francs plus tips per night. And then you’ll need hours and hours of sleep to recover a little and go back to school on Monday morning. But you love the night, its grain of madness, when everything is grey and everything blends together and there aren’t really any social barriers anymore.

You observe all these people who for a fifty-franc drink seem to have bought the pub, the town or the universe. You like to chat during your shift with all those restaurant or bar owners who come at about 7 p.m. to have a drink or two with Josette, your boss, and Philippe, the barman. You like the deceptive atmosphere of the night which smells of cold tobacco, ephemeral love, alcohol and which sometimes ends tragically in the early morning for some. You love those moments of life suspended between two days, those moments of night that stretch out until you finish your shift, exhausted and swearing to yourself that this was the last time! that you were working your ass off while your buddies were having fun. But here you are, you like these little extras at 400 francs a night, you like this one-night social mix that sometimes goes on well into the night. You know that deep down inside you that you’re not finished with the night, it hasn’t yet revealed all its secrets and mysteries or its magic. So you already know that you will come back next week, at the same time, at the same place at 12 quai Romain Rolland.

Ibonoco

14 commentaires Ajouter un commentaire

  1. marie dit :

    Bonjour John, j’adore ce texte, ton écriture, tes mots qui font surgir des images pourtant je ne connais pas , mais j’imagine bien. Un superbe partage Merci bisous bon après-midi MTH

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Bonjour Marie
      Un petit bout de mon histoire personnelle mais en partage et que tu apprécies.
      Merci Marie
      Amitiés
      John

      J'aime

  2. Maux&Cris dit :

    J’ai bien connu la nuit à Lyon. Tout ce que tu cites m’est familier ! J’ai fait un voyage dans le temps…. merci

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci d’avoir accepter le voyage. 😊

      Aimé par 1 personne

  3. Beau texte, très vivant!

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci Marie-Christine
      Bon week-end

      J'aime

  4. Lazuli Biloba dit :

    Quel belle traversée de la nuit lyonnaise !

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci Danielle,
      Une traversée de la nuit accompagnée d’un voyage dans le temps.

      Aimé par 1 personne

  5. bigskybuckeye dit :

    To be young again and experiencing life through any adventures which show up.

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      When I close my eyes, sometimes I think back to my youth and past experiences. And again, I relive it more intensely. It’s a kind of journey.

      J'aime

  6. colettedc dit :

    J’♥ beaucoup ! Superbe cette photo aux magnifiques reflets et ton texte est si bien décrit, John !
    Bonne soirée de ce dimanche,
    Amitiés♥

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci Colette,
      J’espère que tout va bien pour toi.
      Bonne soirée, ici il est
      21h32
      Amitiés
      John

      Aimé par 1 personne

      1. colettedc dit :

        Oui, John ! Tout va bien 😀

        Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s