My Old Lyon. Partie II.

(Réédition partielle du 28 juin 2018)

 

 

 

MON VIEUX-LYON PARTIE II.

…Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé, toujours la même effervescence, toujours ces mêmes bulles de champagne qui pétillent sur les comptoirs à l’heure de l’apéro. Rien n’a vraiment changé, comme le comportement de tous ces gens d’ailleurs qui autour de toi, dans la pénombre de cette ruelle débouchant sur la place du Change, continuent simplement d’aller et venir, de passer et repasser avant de passer à autre chose… Ils vont et viennent comme des fourmis désordonnées à la recherche d’une mission à accomplir. Tu avances à travers cette foule de touristes agglutinés derrière leur guide, casques de traduction aux oreilles. Plus loin, tu dépassent ce groupe de lycéens qui n’ira pas en cours cet après-midi. Il fait trop chaud pour travailler. Il fait trop beau pour rester enfermé dans une salle de classe après un hiver morose. On fumera un petit joint avant d’aller se caler à la table d’une terrasse, lunettes de soleil vissées sur le crâne, histoire de bien stimuler la mélanine afin de faire germer un début de bronzage sur un front sans rides. Au bout de la rue, chemin faisant, tu passes à côté de ces ouvriers du Grand Lyon qui s’affairent sur leur chantier place du Change. Ça bosse dure, ça trime en sifflotant, ça turbine ; c’est bon pour le PIB. C’est peut-être ça la croissance économique : des ouvriers et des chefs de chantier qui bougent dans tous les sens, des grues en mouvement, des pelleteuses en action, des marteaux-piqueurs dans l’exercice de leurs fonctions, les cafés pleins de travailleurs au comptoir à huit heures, dix heures pour le casse-croûte et à midi pour une bonne coupure copieuse et arrosée.

Ton pote le poète t’attend devant un verre de Crozes-Hermitage, assis à la table d’un bouchon lyonnais – encore digne de cette appellation et non un piège à touristes à la con. A l’intérieur, dans un recoin vitré mais à l’abri près de l’entrée, un vieux tout fripé, débraillé, la barbe jaunâtre en broussaille, presque un clodo, sort de son sac des fringues de contrefaçon qu’il montre fièrement au tenancier. Ce dernier semble fort intéressé par la marchandise de contrebande. En un coup d’œil, tu comprends que la transaction va se conclure en douce à un prix arrangeant les deux parties. A un prix avantageux pour l’acquéreur même si de la merde reste de la merde, même vendue à prix d’or. Dans ce cas-là, il y en a toujours un qui baise l’autre. Ici, le baisé, c’est l’acheteur qui croit faire l’affaire du siècle.

Encore une fois, tu souris, tu souris à toi-même tandis que tu te diriges vers ton pote. Tu continues de sourire et ton esprit s’envole vers quelque réflexion simpliste. Et pourquoi pas ? C’est peut-être ça la vie de quartier ! un vieux sac crado remplis de mauvaises fringues que l’on déballe, un petit blanc, un galopin, un demi, et il est déjà midi ! Des verres qui s’entrechoquent sur le zinc. Des vieux, des jeunes et des moins jeunes qui se croisent, qui se côtoient. Le pauvre qui coudoie le porte-monnaie du notable, le V.R.P, le commerçant d’à côté, le mari, l’amant de sa femme. Mais, il se fait midi comme l’on entend encore parfois dans le coin. Et puisqu ‘il est midi, mettons-nous à table devant un bon tablier de sapeur, un pot de côte, le tout sur une table en bois recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs et dansons d’un bon appétit. Vieux Lyon, vieux bouchons, « Chic planète. Dansons dessus, Oh oh oh. A des millions d’années lumière, il n’y a rien de plus beau… », un peu comme dans cette chanson de ce groupe lyonnais des années 80, L’affaire Luis Trio…

Trois bises. Pas une, pas deux, mais bien trois bises. Il faut savoir être généreux avec ceux que l’on aime. Il faut savoir le montrer sinon à quoi bon aimer. Trois bises et tu te laisses lourdement tomber sur la chaise qui recule légèrement sous ton poids, en crissant un peu au passage. Elle n’a pas aimé le choc. Trois bises et la discussion démarre immédiatement, le plat du jour est commandé, la serveuse repartie vers d’autres urgences de table. La salle se remplit d’un coup, d’agitation, de bruits de fourchettes au contact de l’assiette, de couteaux, de mastication, de vie, de rires, de vapeurs anisées. Du bruit, oui ! Des rires, oui ! Mais pas de sympathie affichée pour l’inconnu, le Lyonnais se cache pour aimer ; le Lyonnais ne montre pas ses sentiments au premier venu. Le sourire est, pour lui, en option, a priori… alors que la confiance et l’amitié le sont, a posteriori.

Cela fait déjà quelques temps que tu ne l’as pas revu. Il ne vient plus aux soirées du jeudi, mais bon, il fait ce qu’il veut avec ses cheveux… même s’il n’en a plus beaucoup sur le caillou. Il ne vient plus. Il a décidé, il ne veut plus venir. Et sa décision est souveraine. Stop ! Il arrête ! A chaque fois, deux trois jours avant chaque réunion, ça commençait à lui bouffer le ventre à coup d’acide gastrique, de nausées et de cauchemars. Ce qu’il aimait bien, c’était simplement être avec nous, partager quelques heures entre la fin de journée et le début de la nuit, entre frénésie diurne et douceur nocturne. Il aimait sentir le bois dur de son banc sur lequel reposait son cul bien rangé à côté de celui des autres : une vraie rangée d’oignons. Il aimait pourtant cette porte massive qui séparait le monde de la rue de celui des idées, celui du concret de celui de l’abstrait, et qui donnait directement un accès à la piste étoilée. Mais pauvres idées, tragiques idées, idées aux pieds plats, idées fatiguées et délavées par les siècles. Et une idée, quand on ne la porte pas, jamais elle ne peut se relever, se redresser et marcher fièrement sur les traces de ses aînées. Jamais elle ne peut partir en guerre, se battre en duel, ferrailler avec ses copines idéologues. Et les pauvres mots, les pauvres petits mots, eux ? Les mots ne vont plus, ils sont malades, anémiés, émaciés, essorés, déprimés. Ils sont malades d’avoir été trop été vomis sur la tête de toutes ces générations à l’instinct grégaire. Rien ne va plus ! Faites vos jeux mesdames et messieurs les bien-pensants. Ici on parlotte, on ritualise le néant, on manipule les flacons d’idées bon marché, on évide les concepts de leur moelle. Depuis trop longtemps déjà, ce ne sont que des coquilles vides, même un bernard-l’hermite ne voudrait pas y demeurer. On fraternise à coup de lance-pierre, on blablate, on mange et on va se coucher.

Lui, ça, il n’aime plus vraiment mais peut-être reviendra-il un soir de pleine lune, bien après la clarté du soleil. Et en ce moment, il a bien d’autres projets littéraires et poétiques à mener de front. Comme les chats, il a plusieurs vies. Ses journées et ces nuits se révèlent souvent trop courtes. Ce midi, il a sa bouille des bons jours, et bien rasée. Il s’est séparé de sa barbe à la Zola mais il a gardé ses lunettes rondes dorées. Cela lui donne un air « écrivain fin 19ème siècle ». Ne manque plus que le grand verre d’absinthe, la cuiller avec son morceau de sucre, la pipe à opium, la fumée bleue épaisse de cigares qui transforme la silhouette des habitués en spectres anonymes et quelques tapins pour bourgeois débraillés la queue dans une main, la syphilis dans l’autre à la Maupassant. Enfin, c’est mon pote, un vrai, un pur, un dur, un authentique artiste et je l’aime mon pote, mon frérot. Son regard sait capturer d’instinct, la vie qui l’entoure et faire battre son cœur au rythme des phrases qu’il couche sur le papier ou sur son carnet à la lueur d’une vieille lampe de chevet.

Ibonoco, avril 2015…

 

 

 

MY OLD LYON (VIEUX-LYON) PART II

Today, nothing has really changed, still the same excitement, still the same bubbles of champagne that fizzle on the counters at cocktail time. Nothing has really changed, as has the behaviour of all those people around you who, in the darkness of this alley leading to the Place du Change, simply continue to come and go, to pass and pass before passing on to something else… They come and go like disordered ants in search of a mission to accomplish. You walk through this crowd of tourists gathered behind their guide, translation headphones in their ears. Further on, you’re overtaking that group of high school kids who won’t be going to school this afternoon. It’s too hot to work. The weather is too good to stay locked in a classroom after a gloomy winter. We’ll smoke a little joint before going to sit at the table on a terrace, sunglasses screwed on the skull, just to stimulate the melanin well in order to make the beginning of tanning germinate on a wrinkle-free forehead. At the end of the street, along the way, you pass by these workers from Greater Lyon who are busy on their site on Place du Change. It works hard, it works hard, it whispers, it turbines; it’s good for the GDP. Maybe that’s what economic growth is all about: workers and site managers moving in all directions, cranes in motion, excavators in action, jackhammers in the performance of their duties, coffee shops full of workers at the counter at eight o’clock, ten o’clock for snacks and noon for a good, copious and watered break.

Your friend the poet awaits you for a glass of Crozes-Hermitage, sitting at the table of a Lyon cork – still worthy of this appellation and not a stupid tourist trap. Inside, in a glassed-in corner but sheltered near the entrance, an old man crumpled, dishevelled, with a yellowish beard in brush, almost a tramp, takes counterfeit clothes out of his bag and proudly shows them to the manager. The latter seems very interested in smuggled goods. At a glance, you understand that the transaction will close smoothly at a price that suits both parties. At an advantageous price for the buyer even if shit remains shit, even sold at a gold price. In this case, there’s always one who fucks the other. Here, the kiss is the buyer who thinks he’s doing the job of the century.

Once again, you smile, you smile at yourself as you walk towards your buddy. You keep smiling and your mind flies away to some simplistic reflection. And why not? Maybe that’s what neighbourhood life is all about! An old dirty bag full of bad clothes that you unpack, a little white boy, a gallop, a half, and it’s already noon! Glasses hitting each other on the zinc. Old, young and not so young people who meet, who rub shoulders with each other. The poor man who bends the wallet of the notable, the V.R.P., the trader next door, the husband, his wife’s lover. But it is lunchtime as we still hear sometimes in the area. And since it is noon, let us sit at the table in front of a good sapper’s apron, a rib pot, all on a wooden table covered with a red and white plaid tablecloth and dance with a good appetite. Old Lyon, old traffic jams, « Chic planet. Let’s dance to it, Oh oh oh oh. Millions of light years away, there is nothing more beautiful… « , a little like in this song by this 80’s Lyon-based band, L’affaire Luis Trio…

Three kisses. Not one, not two, but three kisses. You have to be generous with those you love. You have to know how to show it or why not love it? Three kisses and you let yourself fall heavily on the chair which moves back slightly under your weight, screaming a little as you pass. She didn’t like the shock. Three kisses and the discussion starts immediately, the dish of the day is ordered, the waitress goes back to other table emergencies. The room fills up all at once, with agitation, fork noises in contact with the plate, knives, chewing, life, laughter, aniseed vapours. Noise, yes! Laughter, yes! But no displayed sympathy for the unknown, the Lyonnais hides to love; the Lyonnais does not show his feelings to the first person to come. For him, smiling is an option, a priori…. while trust and friendship are, in hindsight.

It’s been a while since you’ve seen him again. He doesn’t come to Thursday nights anymore, but he does what he wants with his hair… even if he doesn’t have much left « on the rock » (head). He doesn’t come anymore. He’s decided, he doesn’t want to come anymore. And his decision is sovereign. Stop! Stop! He’s stopping! Each time, two or three days before each meeting, it started to eat his stomach with gastric acid, nausea and nightmares. What he liked was just being with us, sharing a few hours between the end of the day and the dice.

Ibonoco, April 2015

 

22 commentaires Ajouter un commentaire

  1. marie dit :

    Bonjour John , superbe ton texte bisous et bon après-midi MTH

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Marie,
      Merci, c’était la suite… et fin du précédent.

      Bises et bon après-midi
      John

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  2. Beau texte, très visuel, une belle évocation!

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Merci Marie-Christine.
      Bel après-midi
      John

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  3. Notre coeur de Lyon à toutes et tous bat fort!

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    1. ibonoco dit :

      Merci Mario pour ce clin d’œil 😊

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  4. karouge dit :

    un texte au goût de Rhône qui Saône bien! 🦁🦁🦁

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    1. ibonoco dit :

      Et tu oublies le 3eme fleuve : le Beaujolais… 😊

      Aimé par 1 personne

  5. Michel Collart dit :

    Beau texte de potes Lyonnais 😉

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    1. ibonoco dit :

      Merci Michel. 😊

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  6. gibulène dit :

    toujours un plaisir ! bonne soirée John

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Bonsoir Hélène,
      Et c’est toujours un plaisir de recevoir ta visite 😊.
      Bonne soirée Hélène
      Amities
      John

      Aimé par 1 personne

  7. Merci John pour ce beau partage ! excellente soirée à toi 😊

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    1. ibonoco dit :

      Bonsoir Frédéric,
      C’était la deuxième partie… suite et fin.
      Belle soirée également.
      John

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  8. Comme j’aime ces bouts de vie, ces bouts de rien mais qui au final sont tout ce qu’il faudrait retenir … Ça me donne envie de sortir, même si ici deux bises suffisent pour se dire que l’on s’aime. Ton texte est magnifique John, il transporte un bout de bonheur sans clameur. Merci ! Et belle soirée, amitiés.

    Aimé par 1 personne

    1. ibonoco dit :

      Bonsoir Catherine,

      Merci d »avoir apprécié mon texte. C’est toujours un plaisir de recevoir tes visites. Et je te rassure, deux bises sont suffisantes pour se dire que l’on s’aime. tu m’as fait sourire. Et c’est un cadeau, une belle chose.
      Belle soirée Catherine,
      Amitiés
      John

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  9. Alors je te fais deux belles bises, des vraies, tu sais de celles qui claquent sur les joues, quand on le fait avec le coeur.

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    1. ibonoco dit :

      Et je les reçois et te remercie Catherine de cette intention du coeur.

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  10. colettedc dit :

    Une belle fin de cette série agréable à lire !
    Bon jeudi John,
    Amitiés♥

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    1. ibonoco dit :

      Bonjour Colette,
      Je te remercie
      Bon jeudi
      Amities 😊
      John

      Aimé par 1 personne

  11. Arriver à Lyon c’est arriver dans quelque chose à la fois de familier et d’inédit. Familier aussitôt que l’on commence à pénétrer un réseau, puis un autre, alors on découvre peu à peu le lyonnais qui ne s’épanche effectivement pas beaucoup face aux étrangers. Inédit parce que finalement dans aucune autre ville du monde je n’ai pu avoir de relation aussi sincère, profonde, parfois explosive,avec les gens que j’aime et qui vivent ici à Lyon et pas seulement dans la presqu’île. Belle journée à vous 😉

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    1. ibonoco dit :

      Votre description du Lyonnais est juste. Il y a d’ailleurs un roman qui relate les aventures d’un Parisien à Lyon.
      Belle journée à vous. 😊

      Aimé par 1 personne

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