UNE PRIÈRE
Je me réveille à l’aube et ma prière
Est un poison amer.
J’appelle le déluge une nouvelle fois
A projeter plus haut que les tours et les toits
Tous les flots de la mer,
Que ne puisse voguer nulle arche secourable.
Oh ! comme il sera bon le frôlement glacé
De la mort.
Peut-être éteindra-t-il la souffrance amassée
Dans son corps.
Les décombres du coeur, la honte de mâcher
Le pain, au bord
Des cendres par morceaux de nos frères et sœurs.
Oh ! comme il sera bon le toucher des nuages
Dans cette nage d’agonie,
Sentir peut-être en moi cette douceur descendre :
Entendre de ces corps dont volèrent les cendres –
Le cri de leur blessure.
Kadia Molodowsky (1894–1975) est l’une des voix les plus puissantes et les plus prolixes de la littérature yiddish du XXᵉ siècle. Née le 10 mai 1894 à Bereza Kartuska (aujourd’hui Byaroza, Biélorussie), dans une famille juive d’Europe orientale, elle reçoit une éducation à la fois religieuse et séculière. Elle débute comme institutrice dans les écoles yiddish de Varsovie, où elle s’affirme rapidement comme poétesse et intellectuelle dans les milieux littéraires de l’entre-deux-guerres.
En 1935, fuyant la montée du nazisme, elle émigre aux États-Unis, où elle s’installe à New York. Entre 1927 et 1974, elle publie six recueils majeurs de poésie, ainsi que des romans, des pièces de théâtre, des essais et des contes pour enfants. Elle fonde et dirige pendant près de trente ans la revue littéraire Svive (« Entourage »), tout en soutenant sa carrière par des contributions régulières à la presse yiddish.
Elle séjourne en Israël de 1950 à 1952, puis y retourne en 1971 pour recevoir le Prix Itzik Manger, la plus haute distinction de la littérature yiddish. La Shoah transforme profondément son écriture : elle y consacre une poésie de lamentation d’une force rare, dont « El Khanun » (Dieu de miséricorde, 1946) reste le poème le plus universellement connu. Elle meurt à Philadelphie le 23 mars 1975.
Ce poème est une anti-prière, un renversement radical de la forme liturgique juive. Plusieurs niveaux s’y superposent :
Une inversion de la tradition biblique. Le réveil à l’aube évoque le Modeh Ani, prière de grâce matinale du judaïsme. Mais ici, la prière est « un poison amer ». La poétesse convoque non la bénédiction du Déluge salvateur de Noé, mais un déluge sans arche — un anéantissement sans rachat possible. La Bible promet la survie du juste ; Molodowsky brise ce pacte.
La honte du survivant. « La honte de mâcher le pain, au bord des cendres par morceaux de nos frères et sœurs » est l’une des formulations les plus saisissantes de la Schuld der Überlebenden — la culpabilité d’être vivant quand d’autres sont morts dans les fours. Continuer à manger, à vivre, devient une obscénité.
La mort comme soulagement. « Oh ! comme il sera bon le frôlement glacé de la mort » : la mort n’est pas redoutée, elle est désirée comme la seule issue à une souffrance impossible à porter. Ce n’est pas un suicide au sens clinique, mais une aspiration métaphysique à l’extinction de la conscience.
L’image des cendres et des corps volatilisés. « Des corps dont volèrent les cendres » désigne sans détour les crématoires des camps. La fumée, les cendres, sont des images récurrentes de la poésie de la Shoah — mais ici elles ne sont pas allégoriques : ce sont des corps réels, des êtres aimés.
La structure. Le poème est construit sur une oscillation entre la violence de l’appel au déluge et la douceur morbide de la mort souhaitée. Cette tension entre fracas et apaisement donne au texte sa respiration particulière, presque hypnotique.
Ce poème appartient au recueil Der meylekh dovid aleyn iz geblibn (« Le roi David est resté seul », 1946), publié dans l’immédiat après-guerre, où Molodowsky tente de dire l’indicible
A PRAYER
I wake up at dawn and my prayer
Is a bitter poison.
I call the flood once again
To throw higher than the towers and the roofs
All the waves of the sea,
That no helpful ark may sail.
Oh, how good it will be to see the icy brushing
Of death.
Perhaps it will extinguish the pain heaped up
In his body.
The rubble of the heart, the shame of chewing
The bread, at the edge
Of the ashes in pieces of our brothers and sisters.
Oh! how good will be the touch of the clouds
In this swim of agony,
To feel perhaps in me this sweetness going down:
To hear from these bodies whose ashes flew –
The cry of their wound.
Kadia Molodowsky (1894–1975) was one of the most powerful and prolific voices of twentieth-century Yiddish literature. Born on May 10, 1894, in Bereza Kartuska (now Byaroza, Belarus), into a Jewish family from Eastern Europe, she received both a religious and secular education. She began her career as a teacher in Yiddish schools in Warsaw, where she quickly established herself as a poet and intellectual within the literary circles of the interwar years.
In 1935, fleeing the rise of Nazism, she emigrated to the United States and settled in New York. Between 1927 and 1974, she published six major poetry collections, as well as novels, plays, essays, and children’s stories. She founded and edited the literary journal Svive (“Entourage” or “Surroundings”) for nearly thirty years, while supporting her career through regular contributions to the Yiddish press.
She lived in Israel from 1950 to 1952, then returned there in 1971 to receive the Itzik Manger Prize, the highest distinction in Yiddish literature. The Holocaust profoundly transformed her writing: she devoted some of her work to a poetry of lamentation of rare intensity, among which El Khanun (“God of Mercy,” 1946) remains her most universally known poem. She died in Philadelphia on March 23, 1975…
This poem is an anti-prayer, a radical inversion of the Jewish liturgical form. Several layers overlap within it:
A reversal of biblical tradition. Waking at dawn evokes the Modeh Ani, the Jewish morning prayer of gratitude. But here, prayer becomes “a bitter poison.” The poet invokes not the blessing of Noah’s saving Flood, but a flood without an ark — annihilation without any possibility of redemption. The Bible promises the survival of the righteous; Molodowsky shatters that covenant.
The shame of the survivor. “The shame of chewing bread beside the ashes of our brothers and sisters in fragments” is one of the most striking formulations of the Schuld der Überlebenden — the guilt of remaining alive while others perished in the ovens. To continue eating, to continue living, becomes an obscenity.
Death as relief. “Oh, how welcome will be the icy brush of death”: death is not feared, but desired as the only escape from unbearable suffering. This is not suicide in the clinical sense, but a metaphysical longing for the extinction of consciousness.
The imagery of ashes and vaporized bodies. “Those bodies whose ashes flew away” refers unmistakably to the crematoria of the camps. Smoke and ashes are recurring images in Holocaust poetry — but here they are not allegorical: they are real bodies, real loved ones.
The structure. The poem is built upon an oscillation between the violence of the call for the Flood and the morbid gentleness of the desired death. This tension between devastation and appeasement gives the text its singular, almost hypnotic rhythm.
This poem belongs to the collection Der meylekh dovid aleyn iz geblibn (“King David Alone Remained,” 1946), published in the immediate aftermath of the war, in which Molodowsky attempts to give voice to the unspeakable.
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