(Réédition partielle du 28 juin 2018)
MON VIEUX-LYON PARTIE I
Station Vieux Lyon – Cathédrale Saint-Jean, métro ligne D, tout le monde descend ! Non, toi ! tu descends – ainsi qu’une bonne dizaine d’illustres inconnus -, car c’est ton arrêt. C’est le tien, tu l’as choisi, tu sais où tu vas alors tu descends là, pas à une autre station mais bien à celle-là. Enfin, tu descends, c’est vite dit et vite fait. Il te suffit d’un pas ou deux, d’un petit bond sur l’autre rive, léger, de sortir de ce wagon orange – orange, la même couleur que celle des combinaisons des prisonniers dans les séries américaines – pour retrouver la terre ferme, ton ticket de métro rouge et blanc à la main estampillé TCL. Ensuite, il te faut remonter à la surface, prendre ces grands et longs Escalators gris qui n’en finissent pas de dérouler leurs marches mécaniques vers les trottoirs grouillants de monde. Ces trottoirs sur lesquels se déversent par vagues successives et ininterrompues, tous ces visages, tous ces bras, toutes ces jambes, tous ces cœurs asynchrones qui s’évaporent dans les gaz d’échappement en battant de l’aile, comme engloutis par la ville.
Enfin libre ! Tu as vaincu ces tunnels et souterrains infernaux pour retrouver l’air de Lyon certes pollué mais libre, le même air que celui de 1793, cet air girondin vivifiant, plein de fougue, de promesses et d’amour. Cet air de rien du tout que tu aimes tant et qui pénètre tes narines en un parfum bien rance de vieux quartier replié sur lui-même. Lyon sera toujours Lyon ! Tu te débarrasses de ton ticket dans la première poubelle venue. Il aura vécu le temps d’un trajet, le temps d’un arc électrique et puis, poubelle. Tu as quitté le monde souterrain de la ligne D pour la lumière du jour, il était temps. Plus rien ne pèse sur tes épaules et ta tête. Plus rien ne vient étouffer ton regard, plus rien ne vient recouvrir ton souffle d’un voile oppressant… plus rien.
Et il fait beau ce midi ; il fait même très beau pour la saison. Le ciel s’est vidé de tous ses nuages lourds et gris qui cachaient entre leurs bras de laine un soleil de printemps encore peu téméraire mais déjà tenace. La journée sera bonne. Un petit vent frais d’avril se faufile sournoisement comme un voleur à la sauvette, dans les rues pavées du quartier Saint-Jean, du palais de justice et ses vingt-quatre colonnes en direction de la gare de Saint-Paul. Un petit vent qui s’écrase un instant sur le visage des passants pour ensuite les traverser emportant ainsi avec lui un peu de leur tragédie quotidienne, de leur humeur matinale, de leur faiblesse bienveillante. Un petit vent de fin de matinée qui ne cherche qu’à se réchauffer au contact de cette noria de promeneurs professionnels et d’automates perdus dans leurs pensées.
Tu marches, toi aussi, comme les autres, comme tous ces autres au milieu de ces ruelles de pierres chargées d’Histoire et de murmures d’outre-tombe. Il suffit de tendre l’oreille pour les entendre te chatouiller les tympans et te raconter le temps des manufactures, de la soie, des humanistes. Ma foi, c’est bien agréable ! Tu regardes ces murs de façade toujours fiers, toujours debout, à peine égratignés par les siècles de typhoïde, de paludisme, d’invasions, de guerres, de révoltes et de révolutions. Tu les aimes ces murs massifs, polis et colorés par les coups de maillets et ciseaux des tailleurs de pierre, par l’érosion des idées de matins ensanglantés, par l’écho des pas endiablés de la jeunesse estudiantine un soir de huit décembre et qui jamais ne cesseront de résonner. Tu respires à plein poumons cet air ambiant recraché par les ventilations des bouchons, kebabs, chinois, autres restaurants, bars, pubs et passants à l’haleine chargée de la cuite de la veille. Soudain, tu te marres et cela te fait du bien. Des sourires glissent sur ton visage et plissent sa peau en de petites vaguelettes de nostalgie. Tu souris à toi-même, tu souris au passé, tu souris à ta propre jeunesse en la remerciant des rêves éveillés qu’elle t’a fait vivre. Tu souris tout simplement et cela te fait du bien. C’est pourtant si facile de sourire, tu avais presque failli oublier ! Tu souris, amusé de tes propres réactions tandis que tu ne peux t’empêcher de te ressouvenir de ces années, il y a presque trente ans, où tu arpentais les mêmes pavés, les mêmes rues étroites de ces vieux quartiers, la liberté en plus dans la tête, l’espoir et l’avenir en plus entre tes mains.
La liberté, l’espoir et l’avenir dans n’importe quel ordre pourvu qu’il y ait au moins la liberté. Celle de rigoler, de courir dans ces rues à fond, de traverser en dehors des clous, de pisser avec grand soulagement l’excédent de bière contre le tronc d’un arbre accueillant. Celle de croire qu’une minute dure mille ans, que les vieux sont des cons, que l’on peut se foutre de tout, que les stars du rock sont tous des dieux, poètes et écrivains drogués et alcooliques détenant la vérité sur tout et sur rien. Alors, avec tes potes, les vendredis et samedis soirs, tu voulais faire comme eux. A la nuit tombée, en sortant d’un resto rue des Trois-Maries, tu passais d’un pub à l’autre, de La Baleine à La Vieille Rhumerie, du Chantacot au Look Bar, des profondeurs d’une traboule à une autre, d’un pétard à un autre et ce, jusqu’à l’aube. L’aube, ah ! l’aube, ultime frontière céleste entre la nuit et ses secrets et le jour, chantre du travail ; l’aube où tout le monde se rencontre, se mélange en un magma social complètement azimuté. Les uns traversent la Saône par le pont Maréchal Juin pour aller casser la croûte au café du Marché ou à celui de la Passerelle. Une escalope à la crème et des frites feront l’affaire. Un petit de rouge ou de blanc et au dodo. Les autres, les lève-tôt, flânent sur le marché de la Création à la recherche d’un tableau, d’une sculpture, ou d’une œuvre d’art… tandis que d’autres encore finissent de gerber leurs tripes dans le caniveau, les mains appuyées sur le capot d’une bagnole…
To be continued…
John Ibonoco
MY OLD LYON (VIEUX-LYON) PART I
Old Lyon – Saint-Jean Cathedral station, metro line D, everyone get off! No, you! You get off – as well as a good dozen unknown celebrities – because that’s your stop. It’s yours, you chose it, you know where you’re going, so you get off there, not at another station but at that one. I mean, you come down, it’s quick and easy. All you need is a step or two, a small leap on the other side, light, to get out of this orange wagon – orange, the same colour as the prisoners’ suits in the American series – to find the mainland, your red and white subway ticket in your hand stamped TCL. Then, you have to go back to the surface, take these big, long grey Escalators that never stop unrolling their mechanical steps towards the crowded sidewalks. These sidewalks on which are poured in successive and uninterrupted waves, all these faces, all these arms, all these legs, all these asynchronous hearts that evaporate in the exhaust fumes by beating on the wing, as if swallowed up by the city.
Finally free! You have conquered these infernal tunnels and subterranean passages to rediscover the air of Lyon, certainly polluted but free, the same air as that of 1793, this invigorating girondine air, full of ardour, promise and love. This air of nothing that you love so much and that penetrates your nostrils in a rancid scent of an old quarter folded in on itself. Lyon will always be Lyon! You get rid of your ticket in the first garbage can that comes along. He will have lived the time of a journey, the time of an electric arc and then, garbage. You left the underground world of the D line for daylight, it was about time. Nothing weighs on your shoulders and head anymore. Nothing comes to stifle your gaze, nothing comes to cover your breath with an oppressive veil… nothing.
And the weather is fine this lunchtime; it is even very nice for the season. The sky was emptied of all its heavy and grey clouds that hid between their woolen arms a spring sun that was still not reckless but already tenacious. It’ll be a good day. A fresh April breeze sneaks like a thief on the sly, through the cobbled streets of the Saint-Jean district, the courthouse and its twenty-four columns towards Saint-Paul station. A little wind that crashes for a moment on the faces of passers-by and then crosses them, taking with it a little of their daily tragedy, their morning mood, their benevolent weakness. A little late morning wind that only tries to warm itself up by the contact with this noria of professional walkers and automatons lost in their thoughts.
You too, like the others, walk like all these others in the middle of these narrow streets of stones full of history and murmurs from beyond the grave. All you have to do is listen to them to hear them tickle your eardrums and tell you about the time of the manufactures, silk and humanists. Well, that’s very nice! You look at these facade walls, still proud, still standing, barely scratched by centuries of typhoid, malaria, invasions, wars, revolts and revolutions. You love these massive walls, polished and coloured by the blows of mallets and scissors of stonecutters, by the erosion of bloody morning ideas, by the echo of the wild steps of young students on an evening of December 8th and which will never cease to resonate. You breathe with your lungs this ambient air spat out by the ventilations of the corks, kebabs, Chinese, other restaurants, bars, pubs and passers-by with breath loaded with the booze of the day before. Suddenly you laugh and it feels good. Smiles glide over your face and fold its skin into small waves of nostalgia. You smile at yourself, you smile at the past, you smile at your own youth by thanking them for the waking dreams they have given you. You just smile and it feels good. It’s so easy to smile, you almost forgot! You smile, amused by your own reactions while you can’t help but remember those years, almost thirty years ago, when you walked the same cobblestones, the same narrow streets of those old districts, the extra freedom in your head, the extra hope and future in your hands.
Freedom, hope and the future in any order as long as there is at least freedom. That of laughing, running in these streets to the max, crossing out of the nails, peeing with great relief the excess beer against the trunk of a welcoming tree. That of believing that a minute lasts a thousand years, that old people are jerks, that you can screw everything, that rock stars are all gods, poets and drugged and alcoholic writers holding the truth about everything and nothing. So, with your friends, on Fridays and Saturdays evenings, you wanted to do like them. At nightfall, when you left a restaurant on rue des Trois-Maries, you went from one pub to another, from La Baleine to La Vieille Rhumerie, from Chantacot to Look Bar, from the depths of one traboule to another, from one firecracker to another and this, until dawn. The dawn, ah! the dawn, the final heavenly frontier between the night and its secrets and the day, the champion of work; the dawn where everyone meets, blends into a completely azimutated social magma. Some cross the Saône by the June Marshal Bridge to have a snack at the café du Marché or at the Passerelle. A cream escalope and fries will do. A little red or white and to sleep. The others, the early risers, stroll around the creative market in search of a painting, a sculpture, or a work of art… while still others finish throwing their guts in the gutter, their hands resting on the hood of a car…
To be continued….
John Ibonoco
Bonjour John, un merveilleux billet, c’est tellement bien écrit (avec ton coeur) que je voyais les images, un vrai film, Merci pour ce très beau partage. Ces stations de métro qui font remonter tous ces souvenirs, moi, c’était Porte de La Villette… que d’émotion tu as suscitée en moi à te lire, je t’ai suivie et puis j’ai parcouru mon chemin à moi.. Bisous bon après-midi MTH
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Bonjour Marie, avec beaucoup de retard. Tes mots comme toujours me touchent car tu arrives à bien sentir les émotions, les images puisés dans de vieux souvenirs.
Bisous Marie. Passe un bel après-midi.
Amitiés
John
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Je rejoins le commentaire de Marie. J’aime tes mots, la poésie de ces lignes, ces souvenirs qui ressemblent aux miens, aux nôtres, chacun ici et ailleurs.
C’est toujours vivifiant de te lire.
Merci et belle journée John.
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Bonjour Marie,
Hé bien ! Je te remercie de tes mots. Sincèrement. J’ai un peu de mal à écrire depuis quelques mois… mais j’espère que le.goût me reviendra.
Amitiés et beau vendredi.
John
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Je connais mal Lyon. Voilà qui me donne envie de connaitre
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Hé oui ! Lyon est une ville qui a son charme.
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Très beau partage j’aime beaucoup
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Merci Gyslaine.
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